samedi 30 décembre 2006

Angoisse du 1er janvier

Dans quelques dizaines d’heures, nous y serons… et comme chaque année, il va être de bon ton de souhaiter une bonne année à tout va.

S’il y a bien une chose que je déteste, c’est bien ça. Sortir de ma tanière un 1er janvier avec la hantise, à chaque mètre de rue parcouru, de croiser une personne tout sourire et qui me débitera un « bonne année » tonitruant, aussi hypocrite que malvenu.

Parce que vous je sais pas, mais moi, il y a les gens que j’aime et les autres. Les premiers, je veux leur bonheur en permanence, pas seulement lorsqu’une occasion de le leur souhaiter se présente. Et puis, les vrais amis, ceux que l’on compte sur les doigts d’une main (et encore !), je n’ai même pas besoin de le leur dire. Ils le savent, le sentent. Parfois, simplement, je le leur dis quand même, parce que ça fait du bien de se l’entendre dire de temps en temps.

Mais les autres…. Ceux que l’on croise une à deux fois par an et dont on se fout royalement (la réciproque est vraie en général), les faux derches qui disent bonne année comme on dit bonne journée…. Alors ceux là… je peux pas, je n’y arrive pas.

Alors lorsque quelqu’un me dit bonne année, je me dois de rester poli malgré tout. Alors je dis merci. Et je continue ma route…

C’est quand même drôle tous ces gens qui, un 1er janvier, se découvrent une conscience ou un altruisme de pacotille…

Mes amis, les vrais, ceux qui partagent ma route, je vous aime… Quant aux autres, allez caqueter « bonne année » à tout va si ça vous chante… mais sans moi…

Je me demande si les dictateurs se la souhaitent entre eux, avant de se livrer à des génocides sans commune mesure…

vendredi 29 décembre 2006

Petite fille

Petite fille

Tout en elle semble calme
Comme résignée
Plus de place pour des larmes
Dans ses yeux blessés

Beaucoup de fond de teint
Pour dissimuler
Les traces de ses poings
Haine sur l’oreiller

Elle regarde la pendule
Il va bientôt rentrer
Des pas dans le vestibule
Annoncent la curée

Petite fille, elle voulait
Simplement rêver
Au prince qui l’emmènerait
Sur son destrier

Autour d’elle elle ne voit
Que les gens heureux
Elle aimerait juste une fois
Etre un peu comme eux

La nappe est très jolie
Le couvert posé
Le calme avant la folie
De sa vie brisée

Petite fille, elle voulait
Simplement rêver
Au prince qui l’emmènerait
Sur son destrier

Un jour pourtant elle s’enfuira
Surmontera sa peur
Son enfant sous le bras
Pour réparer leurs cœurs

Un jour mais pas ce soir
Son homme vient d’entrer
La regarde d’un œil noir
Le bras déjà levé

Petite fille, elle voulait
Simplement rêver
Au prince qui l’emmènerait
Sur son destrier

FD le 09 juin 2006

Petite exclu pour les amis

Depuis hier que j'ai créé ce blog sans prétention, j'ai mis en ligne des nouvelles datant déjà de quelques mois et que certains d'entre vous ont pu lire par ailleurs.
Mais "Blanche" a une histoire. Disons plutôt qu'elle a fait suite à un déclic de ma part.

Car après "Toby" et "Humeurs Assassines", j'ai eu une longue panne d'inspiration. De longs mois de disette créative. Avec les peurs et les doutes qui vont avec.

Alors, un jour, j'ai posé tout ça par écrit, j'ai enrobé le tout avec un peu d'humour, en forçant un peu le trait mais.... le fait est que "Blanche" a été écrit peu après...

Alors ces petites réflexions, ces quelques mots posés un jour de grande solitude en plein mois de juin, je voulais les partager avec vous ce soir. Bonne lecture et merci à tous ceux qui font que les choses ne s'arrêtent jamais véritablement...


(un jour de juin 2006)

La voix de Nicolas Peyrac avait beau me chanter de « laisser glisser », je me sentais malgré tout assez contrarié. Cela faisait plusieurs mois que je n’avais rien écrit depuis « Toby ». J’étais véritablement confronté à l’angoisse de la page blanche. Avec l’imagination en panne. Panne sèche. Et pas un mécano à moins de 1000 bornes à la ronde. C’est bien simple : je me serais senti moins seul dans le désert.
Vous connaissez le film « Cube » ? Pour résumer, c’est un groupe de personnes qui se retrouvent enfermées dans un cube gigantesque divisé en petits cubes. Pendant tout le film, les personnages tentent de trouver la sortie en passant d’un petit cube à un autre. Sans jamais en voir le bout. Alors évidemment, dit comme ça, c’est pas très passionnant. C’est sûrement ce qu’a du penser le scénariste qui a donc mis des pièges dans les cubes. Je suis d’accord avec vous : ça rehausse sacrément l’intérêt. Sauf que moi, je m’éloigne, là.
Donc depuis trois mois, j’ai mon gros cube personnel, avec plein de petits cubes à l’intérieur.
Je passe des uns aux autres. Inlassablement. Les cubes sont vides. Il n’y a rien. Pas même des pièges. (Remboursez ! Remboursez !) Le but est de retrouver la sortie. Le panneau « Inspiration » qui doit clignoter comme les boucles d’oreilles de ma copine Christine. (Christine, c’est quelqu’un qui doit avoir une côte terrible avec les enfants ; faut dire qu’elle se trimballe toujours avec du chocolat suisse !)

Je suis donc en panne d’inspiration. Comme d’autres sont en panne d’amour, ou d’affection. Cela dit, il n’y a pas de grandes différences. Parce que si vous n’écrivez plus, on ne vous lit plus. A partir de là, c’est assez traumatisant : vous ne touchez plus les gens et les gens finissent par s’éloigner de vous. Parce qu’ils ne peuvent pas passer tout leur temps à vous attendre non plus.

J’ai tout essayé pour retrouver l’inspiration. Elle n’est pas revenue pour autant. Mais l’obsession oui.
Exemple : Le matin, je me lève pour prendre une douche. Pas moyen d’être tranquille, voici mon neurone qui me siffle : « pst ! La salle de bain… ça pourrait faire un bon point de départ, non ? Un crime dans la cabine ! ». Après, je vais à la cuisine chercher mes céréales. Neurone se manifeste à nouveau : « Un empoisonnement, le voilà le début de ton histoire ! »
Pour peu qu’ensuite je me connecte sur mon PC, Neurone est là, fidèle au poste : « Waa-haa ! Un polar autour des nouvelles technologies, avec des secrets d’Etat, et tout, et tout… »

Voilà mes journées en ce moment. Et ça marche aussi à l’extérieur. Ce matin, il y avait le marché au village. Neurone a failli l’ouvrir. Mais je lui ai dit qu’un voleur de tomates perdu dans Villefranche, ça ne passionnerait pas les foules. Même chose à la médiathèque. Le huis-clos me semblait d’un intérêt limité.

Il y a une semaine, j’ai cru au miracle. Un concert unique. Vraiment. Et là, les mots qui tombent en cascade. Des émotions, des impressions. Et les mots qui n’en finissent pas de couler.

Et puis plus rien. Jusqu’à hier soir. Je n’avais pas osé revenir jusqu’à lui. Alors, il s’est avancé vers moi. Il m’a dit qu’il aimerait bien qu’on reprenne notre histoire. Alors mes doigts ont dansé sur le clavier. Le chemin promet d’être long, douloureux parfois, sinueux sûrement.

L’inspecteur Fergusson est de retour.

Blanche

Chapitre un

Alors que le pays tout entier semblait souffrir d'une sécheresse sans précédent, je me trouvais pourtant noyé sous des trombes d'eau, sous un ciel lourd et crépusculaire. Je n'y voyais presque plus rien malgré le va-et-vient précipité et incessant des essuie-glaces. Je décélérai progressivement tant la visibilité était mauvaise. Et comme un fait exprès, je venais de quitter les grands axes pour une petite route de campagne tortueuse. Et qui, surtout, avait dû être goudronnée à la truelle. Ainsi, le bitume laissait fréquemment place à de grandes plaques terreuses dans lesquelles l'eau s'engouffrait en abondance. La voiture patinait désormais plus qu'elle ne roulait et il m'était devenu très difficile de la contrôler. Les roues glissèrent une dernière fois sur l'asphalte marécageuse et ce fut la sortie de route tant redoutée. Je tentai bien de contre-braquer mais en vain. L'arbre le plus proche sur la droite fut le bon. Le choc me poussa vers l'avant tandis que je sentis la ceinture exercer une pression sur ma poitrine. Le devant du véhicule était complètement défoncé, les phares brisés. Une fumée s'échappa furtivement du moteur, aussitôt condamnée par des hallebardes de pluie. Le flap-flap des essuie-glaces s'était arrêté. Le klaxon, bloqué, avait pris le relais. Ce bruit, entêtant et strident, m'était tout bonnement insupportable. Je n'avais aucune notion mécanique pour l'arrêter mais je n'en eus pas besoin. Mes poings s'abattirent sur le tableau de bord. Le klaxon capitula sans broncher. Mes mains me faisaient mal. J'avais mis toute ma colère, ma frustration dans ce coup.

Alors que je n'aurais pas cru cela possible, la pluie avait redoublé de violence. Les éclairs, timides au départ, zébraient à présent le ciel noir donnant à la scène des allures de fin du monde. De temps à autre, des bourrasques faisaient grincer les branches des arbres dans un gémissement lugubre. J'étais donc au milieu de ces éléments déchaînés, au volant d'une voiture désormais bonne pour la casse. Pas de contusion mais un mal de dos qui prenait de l'ampleur. J'aurais aimé sortir, m'étirer mais il n'en était évidemment pas question. J'avais beau me dire que ça ne durerait pas toute la nuit, j'avais quand même un peu de mal à m'en convaincre. Jamais je n'avais vu ça. Je n'avais pas peur mais je n'étais pas très rassuré non plus. Que faire ? Je ne me voyais pas appeler ma femme pour lui demander de venir me chercher. Inutile de bousiller deux voitures la même nuit. Et pas la peine de compter sur une dépanneuse par ce temps.

Finalement, il me parut évident que le plus judicieux était d'appeler les secours afin qu'ils contactent la gendarmerie la plus proche. Ils ne viendraient sans doute pas dans l'immédiat mais bon... Tout en cherchant mon portable dans la poche de ma veste sur le siège passager, je me mis à réaliser que le temps s'était gâté bien subitement. La journée avait été très ensoleillée à Rodez jusqu'à mon départ en toute fin de soirée. Et puis, après une petite demi-heure de route , une masse nuageuse noirâtre avait fait son apparition, gorgée d'eau et s'était abattue sur moi sans crier gare avec une violence inouïe. J'appelai tout d'abord ma femme pour qu'elle ne s'inquiète pas, puis les secours auxquels je laissais des coordonnées plus qu'approximatives. Puis je défis la ceinture de sécurité, inclinai mon siège vers l'arrière et fermai les yeux. Autour de moi, le temps était toujours aussi apocalyptique. Enfin, pensai-je, tant que le ciel ne me tombe pas sur la tête. Malgré le vacarme alentour, je m'assoupis. Lorsque soudain, quelque chose tomba sur le toit. Ou plutôt une pluie de petites choses. Bon sang ! La grêle. Il ne manquait qu'elle pour compléter le tableau et la voilà qui fondait sur ma voiture dans un crépitement assourdissant. Elle était sale, noire et tombait en flocons de la taille d'un poing. Je paniquais pour le coup. Si mon seul abri venait à ressembler à une passoire, j'allais passer de sacrés moments. Pour l’instant, le toit tenait bon. Il devait tenir. A tout prix. Mon regard se reposa sur le pare-brise. Je compris alors ce qu’il était en train de se passer. La noirceur et la taille des flocons auraient dû m'interpeller. Il y en avait partout, recouvrant la route boueuse. Par milliers, peut-être par millions.

Sauf que ce n'était pas de la grêle. L'invasion des grenouilles avait commencé.


Chapitre deux


Déjà, la visibilité était mauvaise. Mais là, avec ces bestioles sur mon pare-brise, c'était presque le noir complet. Je ressentis une frayeur incontrôlable m'envahir tout entier, à l'idée de mourir là, enseveli sous une carcasse recouverte d'un amas de grenouilles. Ma vie allait s'arrêter ici, au beau milieu d'une route de campagne oubliée. On me retrouverait étouffé, noyé. Peut-être même ne me retrouverait-on jamais. Cette pensée me fit frissonner. Il fallait que je sorte.

J’actionnai la poignée et entrouvris la portière. Immédiatement, pluie et grenouilles s’abattirent sur moi et, ne tenant plus, je sortis de la voiture comme un diable de sa boite. Je me mis à courir tant bien que mal, manquant de glisser à chaque pas parcouru. Pas tellement à cause de la chaussée marécageuse mais surtout à cause du tapis de batraciens. Je les sentais, visqueux et flasques sous mes pieds, éclatant parfois sous un « Scouiik » du plus mauvais effet. En même temps, tel un individu saisi de tics incontrôlables, je mis nerveusement les mains à mes cheveux tentant de décrocher les grenouilles qui continuaient à tomber en rafales. Je n’y voyais pas davantage que dans la voiture, peut-être même moins. Mon visage en était réduit à un amas concentré de gouttelettes de pluie qui pénétraient dans ma bouche, mes yeux, mes oreilles. Je n’en pouvais plus. Pluie de batraciens, trombes d’eau, boue, orages… c’était trop pour moi. Je n’arrivais plus à reprendre mon souffle. Je sentais l’énervement, la panique monter en moi en même temps que des larmes. Mes nerfs lâchèrent d’un coup et je me mis à hurler, tout en écartant dans des gestes de plus en plus désordonnés les grenouilles qui continuaient à fondre sur moi. Je poursuivis ma course en titubant, sentant que mes jambes allaient m’abandonner à leur tour. Je mis un genou à terre puis les deux, entendant le « Scouiik » de protestation du tapis de grenouilles. Je pris mon visage entre mes mains et me mis à pleurer, résigné, sans énergie. La pluie de bestioles ne s’arrêtait pas et peu à peu elle recouvrit mes genoux, mes cuisses, mes hanches. J’eus alors un sursaut d’orgueil, mêlé à une pulsion de rage intense, et je pris les grenouilles à pleines mains et les balançai sur les côtés, comme un marin écoperait l’eau d’un navire abîmé en mer. Je savais cette réaction vaine mais je ne voulais pas capituler. Retarder de quelques instants l’heure de ma mort, même au prix d’une réaction futile et désespérée.

-Non mais, qu’est-ce qui vous prend ? VOUS ÊTES MALADE ?
Le coassement était insupportable mais j’avais pourtant entendu très distinctement cette voix… une voix de femme. Il se passa alors une série de choses tout aussi incroyables que toutes celles que je venais de vivre. En premier lieu, la pluie de grenouilles cessa. Et toutes celles qui recouvraient la route et votre serviteur se mirent à bondir de manière désordonnée vers l’un ou l’autre des deux côtés de la route, tandis que certaines quittaient la chaussée pour rejoindre les ténèbres peu rassurantes du bois alentour. Ensuite, la pluie s’était arrêtée net, de même que l’orage. Enfin, le silence était revenu. Les grenouilles s’étaient tues, la plupart sagement disposées le long de la route, immobiles comme si elles attendaient quelque chose. La route, avec de multiples cuvettes gorgées d’eau, était seulement parsemée ci et là de quelques cadavres de grenouilles écrasées ou étouffées. J’étais toujours à genoux, prostré, hagard. Trempé comme une soupe. Mais vivant. Vivant. Je levai péniblement la tête et vis à quelques mètres de moi une jeune femme blonde, d'une vingtaine d'années. Aussi sèche que moi trempé. Juste vêtue d'une petite nuisette. Des pieds nus étonnamment immaculés malgré la boue. Un visage superbe, que l'on devinait angélique mais qui, pour l'heure, semblait dur comme la pierre. Un corps splendide. Je pensai furtivement à un ange. Etais-je mort sans en avoir pris conscience ? Allais-je me réveiller sous une tonne de grenouilles, comprimé et visqueux ? Je passai mon avant bras sur mon visage pour écarter les gouttes de pluie que j'avais dans les yeux. J'étais persuadé qu'en rouvrant les yeux, elle aurait disparu. Je les rouvris donc. Elle était bien là. Les grenouilles toujours silencieuses nous fixaient, imperturbables. Je me levai, encore un peu sonné, pris une profonde inspiration bienvenue puis avançai lentement vers cette femme, qui ne bougeait pas, impassible, le regard toujours aussi dur et perçant. La panique avait fait place, je dois bien l'avouer, à une certaine excitation. Malgré tout, je ne me sentais pas totalement rassuré. J'étais toujours paumé en pleine campagne, sous un ciel qui restait menaçant, sans aucun moyen de locomotion, et ne pouvant compter que sur des secours plus qu'hypothétiques. Mais au moins je n'étais plus seul.

J'étais même en très bonne compagnie. Je m'approchai d'elle. Elle portait un parfum enivrant et mystérieux qui collait parfaitement au magnétisme qu'elle dégageait.
-Merci beaucoup, commençai-je, j'ignorais que vous saviez parler aux grenouilles mais merci... Sans vous, je crois que j'étais cuit.
Tout en parlant, je me sentis un peu idiot d'insinuer que quelqu'un pouvait parler aux grenouilles. Ca me semblait totalement surréaliste. Mais quand même, je n'avais pas rêvé. Elle était apparue, avait crié et toutes les grenouilles s'étaient tues. La pluie s'était arrêtée, l'orage aussi. Qui était donc cette fille capable de tant de miracles ? Ce ne pouvait pas être une coïncidence. Ca faisait beaucoup quand même. Je me demandai si j'étais bien tiré d'affaire finalement. A vrai dire, cette femme m'effrayait un peu. Pourtant, elle était peu impressionnante physiquement. Malgré des formes généreuses, elle était gracile, presque menue. Mais lorsque sa gifle fusa, j'eus l'impression qu'un boxeur m'avait décoché un uppercut. Je partis en arrière, surpris et sonné, sentant immédiatement une chaleur persistante sur ma joue droite. Son regard se renfrogna davantage et ses lèvres se crispèrent.
-C'est à vous que je parlais pauvre imbécile ! Oui, vous ! Comment avez-vous osé ? Comment avez-vous osé jeter, piétiner de si jolies petites bêtes ? Vous êtes un monstre !
Des larmes embuaient à présent ses beaux yeux. Super. J'avais échappé à une armada de grenouilles pour tomber sur la folle du coin. Eh bien ! La nuit promettait décidément d'être longue.




Chapitre trois


Je me sentis bête d'avoir pu imaginer, ne serait-ce qu'un instant, qu'elle ait pu s'adresser aux grenouilles plutôt qu'à moi. En revanche, aucune ambiguïté sur son second message. La gifle m'était bien parvenue, merci beaucoup. L'accusé de réception était bien visible, sur ma joue droite. Je lui lançai un regard noir réprobateur mais elle ne me regardait plus. Elle semblait perdue, désorientée, presque paniquée.
-Ce ne peut pas être vous... non...non... ce n'est pas possible...
Comme si elle attendait une réponse qui ne venait pas, elle se mit soudain à crier, en se tournant vers les grenouilles tout en me pointant du doigt :
-Vous m'entendez ! Ce ne peut pas être lui... Regardez-le ! Il vous a tuées ! Il vous a tuées !
Elle éclata en sanglot, tout en soulevant le corps inanimé d'une grenouille sur la chaussée, et le porta à sa joue.
- Je ne veux pas que ce soit vous... je ne veux pas...
Elle avait chuchoté ces derniers mots, entre désespoir et résignation. J'étais las. Je ne comprenais rien. Je voulais juste rentrer chez moi. L'excitation était retombée d'un coup. Okay, la fille était magnifique. Mais pour le reste, c'était bien une blonde. Complètement larguée, la pauvre. Je ne savais pas d'où elle sortait mais finalement je n'avais aucune envie de le savoir. Allez, sois sympa ma chérie... Rentre chez toi, récupère tes bestioles et laisse moi attendre tranquillement les secours. Je regardai le ciel. Toujours sombre mais pas vraiment menaçant. J'avais bien envie de marcher un peu et de surtout quitter cet endroit de dingue. D'autant que j'attendais une aide qui risquait fort de ne jamais arriver. Je me dirigeai vers ma voiture, pris la veste qui s'y trouvait tout en la secouant pour éjecter deux, trois hôtes indésirables. Puis je décidai de partir sans me retourner. J'avais de la pitié pour cette fille complètement paumée. Quelle beauté... et quel gâchis quand même ! Je fis quelques pas dans la direction d'où j'étais venu avec ma voiture lorsque ma blonde se mit à crier :
-Ne partez pas ! Vous ne pouvez pas vous en aller ! Restez... Restez avec moi...
Je me retournai tandis qu'elle courait vers moi. Elle se blottit contre ma poitrine. Tout contre.
-Je suis désolée... c'est juste que... ces grenouilles écrasées, piétinées...ça m'a mis hors de moi... Mais je ne veux pas que vous partiez, que vous me laissiez seule...

Elle me sourit, tout en me montrant les grenouilles toujours sagement disposées de chaque côté de la route.
-Vous voyez... elles ne vous en veulent pas...elles vous aiment je crois... c'est important pour moi vous savez... qu'elles vous aiment...
Elle était toujours aussi déjantée mais elle me plaisait. M'attirait plutôt. Je la trouvais touchante. Dingue mais touchante. Cela dit, j'en avais assez et je ne souhaitais pas prolonger la soirée. Juste réussir à rentrer chez moi. Malgré son corps contre le mien. Malgré ses bras autour de ma taille. Son souffle contre ma poitrine. Et toujours ce parfum. Je pris délicatement ses mains dans les miennes pour me soustraire à une étreinte dans laquelle j'aurais pu me plonger sans aucun problème. Son regard était si pénétrant que je ne pus le soutenir. Je rougis et baissai les yeux. Elle me sourit. Un sourire franc, lumineux. Je me retournai brusquement pour ne plus la voir. A quel jeu jouait-elle ? Qui était-elle ? D'où sortait cette femme mi-hystérique, mi-câline, qui vouait une sorte de culte à des grenouilles surgies d'on ne sait où ? J'étais séduit, d'accord. Mais j'avais eu suffisamment de déconvenues pour la soirée. Qu'elle aille au diable après tout ! Quel besoin avais-je de prolonger une nuit déjà bien assez traumatisante pour moi ? J'avais failli mourir noyé sous des torrents de pluie, enterré sous des milliers de batraciens. Alors maintenant, j'aspirais juste à rentrer chez moi et à me mettre sous des draps chauds. Il me semblait que ce n'était pas trop demander.

Je repris ma marche sur quelques mètres lorsque des phares m'éblouirent tout à coup. Le véhicule pila et un homme en uniforme en sortit, lampe torche au poing.
-Monsieur Caravano ? C'est vous qui nous avez appelé ? Tiens, salut Blanche...
Je devais avoir un sourire béat jusqu'aux oreilles. Les secours étaient enfin arrivés. J'allais pouvoir quitter cet endroit. Et j'étais vivant. J'avais survécu à cette maudite nuit. Je poussai un soupir de soulagement, tout en me disant, dans un coin de ma tête, que, tout de même, Blanche était un bien beau prénom. Et qu'elle le portait admirablement. Je me dirigeai vers l'officier. Je n'étais pas surpris qu'il la connaisse. Si elle se trimbalait toujours avec son million de grenouilles, ça devait sacrément troubler l'ordre public.
-Ne le laisse pas partir, Eddy... Ne le laisse pas s'en aller.
Je n'en croyais pas mes oreilles. Essayait-elle de me retenir contre mon gré ? Une fille surgie de nulle part, en nuisette, par une nuit noire et pluvieuse qui tour à tour me crie dessus, me gifle, m'étreint. Pour finalement me supplier de rester.
-Ecoute Blanche, laisse moi faire mon travail. Je dois ramener ce monsieur chez lui et voir ensuite ce que je peux faire pour son véhicule.
-Mais c'est lui Eddy, c'est lui... elles l'ont reconnu !
Je me tournai vers Eddy, l'air amusé, persuadé que l'officier serait aussi hébété que moi devant de telles bêtises. Au contraire, son regard s'assombrit soudain et il sortit son arme de son étui.
-Reculez, Monsieur Caravano... Ecartez-vous de mon véhicule. Doucement. Pas de gestes brusques surtout.

Mécaniquement, je levai les mains. L'officier me tenait en joue et semblait fiévreux. Sa main tremblait. Blanche s’approcha, me souriant à nouveau.
-N’aie pas peur… Tu n’as rien à craindre… C’est juste que… tu ne peux pas partir d’ici.
-Pourquoi ? Pourquoi, bon sang ? Je ne comprends rien à ce que…
-Les grenouilles… elles t’ont choisi…Je crois qu’il n’y pas le moindre doute à avoir…Je savais que ce jour arriverait. Elles me l’avaient dit. Ce jour où, par milliers, elles viendraient accueillir l’Elu. Sois fier, mon amour, tu es celui là. Tu es mon prince charmant… chéri !




Chapitre quatre


-Tu es folle à lier avec tes grenouilles et ton histoire de prince charmant. Tu devrais consulter, je pense. Et vous... Eddy, c'est ça ? Vous feriez mieux d'arrêter cette mascarade... Amenez-moi auprès de votre supérieur si vous n'êtes pas fichu de garder votre sang froid. Et baissez-moi cette arme, bon sang !
Eddy semblait terrorisé. Il tremblait toujours, son front maculé de grosses gouttes de sueur. Mais il tenait fermement son arme et ne semblait pas décider à la ranger dans son holster. Je n'étais pas très courageux de nature mais je n'en pouvais plus d'attendre entre ces deux hurluberlus. Je me jetai sur Eddy qui, paniqué, ne comprit pas de suite. Il eut un instant d'hésitation dont je tirai immédiatement profit. Mon coup de poing le fit vaciller mais je dus m'y reprendre à trois fois avant qu'il ne lâche enfin son arme. Eddy était trapu et s'il n'avait pas été dans une sorte d'état second, je pense que j'aurais dégusté. Là, au contraire, ses coups étaient désordonnés, comme désespérés, ne rencontrant que le vide. Je décidai d'abréger. Ce pauvre type semblait, d'une manière ou d'une autre, manipulé, et je n'avais pas l'intention de me défouler sur lui. Je décochai un ultime coup qui l'envoya à terre. Il ne se releva pas. Je me tournai instinctivement vers Blanche. Elle n'avait pas bougé et son visage ne semblait trahir aucune émotion particulière. Je pris l'arme et m'engouffrai dans la voiture de l'agent. Je démarrai en trombe, faisant un écart pour éviter Blanche.

Tout en m'éloignant, je jetai un regard dans le rétroviseur intérieur mais elle resta là, immobile sur le milieu de la route, me tournant à présent le dos. De tous les films que je m'étais faits, aucun ne se réalisa finalement. Je ne fus pas poursuivi, ni par Blanche, ni par une nuée de grenouilles. Je ne fus pas non plus la cible d'un nouvel orage ou d'un nouveau déluge. Au contraire, le trajet du retour se passa idéalement. Je laissai la voiture à proximité du commissariat de Villefranche puis rentrai à pied chez moi, à quelques centaines de mètres de là.. Je m'endormis aussitôt, d'un sommeil lourd et réparateur.

Il était midi lorsque j'émergeai enfin. Ma femme n'avait pas jugé bon de me réveiller, ce dont je lui fus pleinement reconnaissant. Je ne l'avais pas entendu partir. Je me sentais incroyablement bien, vu la nuit que je venais de vivre. Je m'étirai paresseusement et me dirigeai vers la douche. Cette nuit... Pour un peu, je me serais presque persuadé de l'avoir rêvée. Même si je savais qu'il n'en était rien. L'épave de ma voiture serait bientôt là pour en témoigner. L'épave. L'idée de devoir faire des démarches administratives et d'envoyer quelqu'un récupérer la carcasse sur cette maudite route me fit frissonner. Je passai voir mon patron et posai un congé de trois semaines. Il pesta quelques minutes, mais je savais qu'il me l'accorderait. J'étais son meilleur VRP et mon chiffre d'affaire était une manne pour l'entreprise dont il ne pouvait se passer. En sortant, je téléphonai à mon cabinet d'assurance et leur demandai de faire le nécessaire. J'en étais à un point où je me fichais complètement de savoir combien cela me coûterait. Je voulais juste tourner la page. Oublier cette nuit. Oublier Blanche. Oublier Blanche. Je savais que cela me serait difficile. Pas tellement à cause de l'effet qu'elle avait sur moi et qu'il était inutile de nier. Mais surtout parce que je savais que je n'en avais pas fini avec elle. Elle allait ressurgir. Quand, où, je n'en savais rien. Mais elle ressurgirait. J'en était convaincu. Intimement.

Je décidai de ne pas traîner davantage et de rentrer me reposer. J'avais beau avoir récupéré, je me sentais capable de dormir plusieurs nuits d'affilée. Je n'allais pas m'en priver. Profiter du répit que Blanche voudrait bien me laisser. Avant les... Retrouvailles. Je frissonnai en pensant à ce moment qui ne manquerait pas d'arriver. Cette folle magnifique avait jeté son dévolu sur moi pour je ne sais quelle raison. Ou plutôt si, je le savais. Elle me l'avait dit. Les grenouilles m'avaient choisi en quelque sorte. La bonne blague. Mais je n'avais aucune envie d'en rire. Ces grenouilles m'effrayaient. Elles avaient failli causer ma perte. Et Blanche, si belle, si... dérangée. Et dangereuse. J'en étais convaincu. Ne pas la sous-estimer surtout. Oublier son parfum, ses petites tenues, son sourire. Et son souffle contre moi.
Je sortis brutalement de ma torpeur lorsque je vis ma femme qui attendait sur le perron de notre maison. Elle semblait inquiète et ne me quittait pas des yeux. Un homme en imperméable se tenait près d'elle.
-Monsieur Caravano ? Je souhaiterais vous poser quelques questions sur une affaire qui me préoccupe. Une petite route de campagne isolée. La carcasse de votre véhicule sur les lieux.
-Ah ! C’est un petit accident que j’ai eu hier soir lorsque j’ai été surpris par un orage. D’ailleurs, je viens de contacter mon assurance pour que…
-Je ne vous parle pas de ça !, siffla l’homme. Je vous parle de l’agent qui vous a porté secours. Je vous parle d’Eddy Lambert, que l’on a retrouvé mort, étouffé, sur cette fameuse route, après que son véhicule ait mystérieusement disparu.
-Eddy ? Etouffé ?, balbutiai-je, mais comment ? Comment diable ?
-Il semblerait qu’on lui ait fait ingurgiter des grenouilles. Par dizaines. Il en avait dans son estomac jusque dans sa bouche. Au moins, vous n’avez pas nié le connaître, c’est déjà un bon début.

L’homme se rapprocha. -Autant vous le dire, vous êtes mon principal suspect. Alors si vous voulez vous en sortir, il va vous falloir être très convaincant mon vieux.
-Je… Je suis en état d’arrestation ?
-Pas pour l’instant. Mais je ne saurais trop vous recommander de faire votre déposition concernant la soirée d’hier. Et de prendre un bon avocat. J’ai beaucoup de questions à vous poser, Monsieur Caravano. Et je compte bien avoir des réponses. Le meurtre d’un flic, ça peut aller très loin. Alors, j’aimerais pouvoir compter sur votre entière collaboration.
-Très bien, je vous accompagne alors. Je n’ai absolument rien à cacher. Je… je n’ai rien à voir dans ce meurtre, Monsieur…

-Fergusson, me coupa sèchement l’homme à imperméable. Inspecteur Fergusson.





Chapitre cinq


Il n'y avait que quelques mètres entre l'entrée du commissariat et la salle d'interrogatoire (une sorte de cagibi avec une table, deux chaises et un enregistreur). Il ne nous fallut à moi et l'inspecteur Fergusson que quelques secondes pour y accéder mais j'eus l'impression de ne jamais en voir le bout. Tous les regards des policiers présents étaient braqués sur moi. La plupart avait mains et mâchoire serrées. Deux d'entre eux notamment s'avancèrent mais reculèrent aussitôt lorsque leur regard croisa celui de Fergusson. Celui-ci avait le visage fermé et personne ne se serait risqué à l'empêcher de passer. Sans lui, j'étais bien persuadé qu'ils me seraient tous tombés dessus à bras raccourcis. Je hâtai le pas et entrai dans la petite pièce.

Un officier se tenait là, impassible, me fixant comme les autres.
-Sors Alex. Je ne risque rien. N'est-ce pas, Monsieur Caravano ? Comme j'acquiesçais, l'officier répondit :
-Désolé, mais je dois assister à l'interrogatoire.
-Comment ça, tu dois assister à l'interrogatoire ?
-Tu as très bien compris. J'ai une autorisation qui vient d'en Haut.
-Tu sais où tu peux te la foutre ton autorisation ?, aboya Fergusson. Reste dans le couloir si ça te dit ou collé à la porte, mais SORS DE CE BUREAU ! ! ! Fergusson pensait peut-être impressionner son collègue ou bien était-il vraiment en colère. Quoi qu'il en soit, l'agent avait de l'aplomb.
-Non. Je suis désolé, mais vu l'importance de cette affaire qui nous touche tous personnellement, il est hors de question que je te laisse seul ici. Tu peux mener l'interrogatoire comme tu l'entends mais je ne bouge pas.
Fergusson prit Alex par le col et je crus vraiment que les choses allaient dégénérer.
-C'est ça, défoule-toi si le cœur t'en dit. Mais je crois qu'il y a un truc que t'as pas pigé. Je n'ai pas demandé à être là. On m'y a obligé.

Fergusson sembla tressaillir et relâcha son étreinte. Tourna subitement le dos à son collègue.
-Bien, bien, bien... Je vois que la confiance règne en haut-lieu. A peine deux ans que je suis là et toujours à rendre des comptes. Quelle idée ai-je eu de demander ma mutation pour atterrir dans ce trou !
-Ecoute, laisse tomber. Tu as un travail à faire et moi une surveillance à effectuer et un compte-rendu à rédiger. Alors, soit on perd la journée avec des palabres, soit on y va et on fait ce pour quoi on est payé. Fergusson regarda un moment son collègue, soupira puis s'assit.
-Alex souffre de zèle excessif. Ca le rend souvent insupportable mais être bien vu de nos supérieurs est un passage obligé vers une promotion. Bref, il va nous falloir faire avec, me semble t-il.
Alex ne réagit pas, probablement habitué aux petites piques de l'inspecteur. Pour ma part, ça ne changeait pas grand chose. Je racontai alors toute mon histoire, sans rien omettre. Je doutais fort qu'ils puissent croire un instant à de tels phénomènes. Et pourtant. Alex avait du mal à réprimer un sourire, voire un rire. Mais Fergusson par contre ne souriait absolument pas. Il semblait boire mes paroles, prenant des foules de notes, remuant parfois la tête. Au bout d'une demi-heure, j'eus terminé.

-Résumons nous, Monsieur Caravano. Vous vous êtes retrouvé sur une petite route où vous avez failli mourir sous un flot de grenouilles. Ensuite, une mystérieuse femme -Blanche, c'est ça ?- est apparu, ce qui a eu pour effet de disperser les grenouilles. Cette femme, qui semble ne pas avoir toute sa tête, vous aurait ensuite affirmé que vous seriez son "prince charmant". Elle aurait alors tenté de vous retenir avec l'aide d'Eddy. Celui-ci vous aurait menacé d'une arme. Vous vous êtes battus. Puis vous vous êtes enfui avec sa voiture. Eddy et Blanche étaient alors bien vivants tous les deux lorsque vous les avez quittés. C'est bien ça, Monsieur Caravano ?
-Oui... Je sais que ça semble incroyable dit comme ça mais...
-Bon, coupa Fergusson, vous allez rester là le temps de mettre au propre vos déclarations. Ensuite, je vous demanderai de bien vouloir les relire et y apposer votre signature. Je ne vois pas l'intérêt de vous retenir plus longtemps ici.

Subitement, l'agent Alex ne souriait plus. Il explosa même.
-QUOI ? Tu te fous de qui là ? C'est ça ton INTERROGATOIRE ? Tu crois peut-être que moi et les collègues allons nous contenter d'une version aussi abracadabrante ? Laisse-moi faire, va ! Tu vas voir si je ne vais pas le faire parler moi, ton suspect !
Fergusson le repoussa d'un geste ferme de la main.
-Je les connais tes méthodes. Les aveux forcés, très peu pour moi, merci ! Alors, puisque jusqu'à preuve du contraire je suis toujours ton supérieur, tu vas récupérer l'enregistrement et m'imprimer cette déposition. TOUT DE SUITE ! Sinon, c'est moi qui vais devoir faire un rapport sur ta conduite et je te promets que la note sera salée. L'interrogatoire est effectivement terminé, que ça te plaise ou non, alors DU VENT !
Alex était furieux et avait le visage empourpré de rage. Il saisit maladroitement l'enregistreur, manqua de le laisser tomber et se dirigea précipitamment vers la porte. Il se retourna une dernière fois.
-Tu l'as juste écouté débiter ses conneries. Tu ne l'as même pas interrogé. Les collègues vont apprécier. Eddy aussi, sûrement, de là où il est. T'as raison, Fergusson, fais ton rapport. Je ne manquerai pas de faire le mien.
L'agent sortit, me laissant seul avec l'inspecteur.
-Je... je ne comprends pas bien ? C'est fini et... je suis libre ?

Fergusson me regarda un moment. Impossible de savoir ce qu'il pensait.

-Je n'en ai pas fini avec vous, Monsieur Caravano. Je dirais même que je commence juste.





Chapitre six


La partie s'annonçait serrée. J'avais momentanément libéré Caravano, dans l'attente de nouveaux éléments. Ce faisant, je m'étais attiré les foudres de bon nombre de mes collègues. Caravano était le suspect n°1 dans cette affaire de meurtre. Le meurtre d'un flic. Caravano m'avait donné une version grotesque, que personne n'aurait crue. Et pourtant. J'étais sceptique. Dans les deux sens. Mais je me devais surtout d'être objectif. Jamais je n'aurais envisagé que cette histoire soit possible si je n'avais pas vécu moi-même une expérience... comment dire ? Paranormale ? Traumatisante en tout cas.

Il y a deux ans, un mec complètement barré, Steve Rovelland avait pris le contrôle de tout mon être. Je m'étais retrouvé non seulement dans l'incapacité de réagir mentalement, mais également physiquement, le corps aussi vide qu'un pantin sans fil. J'avais vu la mort de très près ce soir là lorsque Rovelland avait intimé à ma main l'ordre de pointer ma propre arme contre ma tempe. Finalement, j'avais survécu. Lui non. Bien évidemment, j'avais fabriqué un rapport de toutes pièces, un rapport qui tienne la route. Parce que personne ne m'aurait crû. Mais moi je savais. Et ces certitudes étaient bien ancrées en moi. Depuis, des cauchemars permanents, un divorce et une mutation. Des petites affaires pépères, des querelles de voisinage. Rien de palpitant mais c'était parfait pour moi. Jusqu'à aujourd'hui. J'avais un problème de taille : Devais-je adhérer à la version tarabiscotée de Caravano ? Est-ce que mon passé pouvait me pousser à croire coûte que coûte à cette histoire, quitte à fausser mon jugement ? J'en avais bien peur. Je savais que des phénomènes inexpliqués pouvaient se produire. Je l'avais vécu. Mais je ne devais pas pour autant avaler toutes les couleuvres que l'on voudrait bien agiter sous mon nez.

Objectivement, Caravano était bien notre principal suspect. Mais je n'avais pas non plus tous les éléments pour l'inculper. Et toujours des zones d'ombres. Comme sa voiture fracassée contre un arbre. Une route presque marécageuse dans une zone très sèche. Et Blanche... Existait-elle seulement ? Tout ce que j'avais d'elle, c'était un portrait robot. Il me faudrait sans tarder interroger les habitants du secteur. Elle devait obligatoirement habiter dans le coin. En nuisette et pieds nus, c'est ce que m'avait dit Caravano. Je poussai un soupir de dépit. J'étais peut-être en train de me faire embobiner de la plus belle des façons. Moi et ma fichue intuition. Il me serait tellement plus facile de tout poser à plat et de mener une enquête en bonne et due forme. Mais on ne se refait pas. A vrai dire, j'étais un peu excité. Cette part d'inconnu n'était pas pour me déplaire. Enfin, jusqu'à un certain point. Je devais faire une liste des questions qui me turlupinaient. Puis revoir Caravano. Peut-être même organiser une reconstitution. Ne rien oublier surtout. Et puis tenter de calmer les esprits. Convaincre mes collègues que je n'étais pas le "complice" d'un tueur de flic. Mais que la présomption d'innocence s'adresse à tous. Histoire aussi de gagner un peu de temps. Tout en marchant sur des oeufs. Parce que, sans résultat, on ne manquerait pas de me retirer l'affaire.

J'essayai de mettre de l'ordre dans mes idées. Oublier l'aspect surnaturel de la déposition. Eddy s'était rendu sur les lieux suite à un appel au secours du suspect. Pourquoi aurait-il subitement paniqué, à en croire Caravano, au point de sortir son arme ? Je fus tiré de mes réflexions intenses par la venue d'Alex. Il me jeta un regard mauvais que je choisis d'ignorer.
-Tu devrais venir Fergusson... et amener ton petit protégé aussi. Il y a du nouveau. Heureusement qu'il avait réussi à piquer ma curiosité, sans quoi je crois qu'il l'aurait finalement eu son poing sur la gueule.
-C'est-à-dire ?
-La fille du portrait robot aurait été identifiée. Caravano doit confirmer. Parce que, si c'est bien d'elle qu'il s'agit, notre chère Blanche est un macchabée. Morte en 1999.

J'eus l'impression que le ciel m'était tombé sur la tête. L'alibi déjà bancal de Caravano venait de s'écrouler comme un château de cartes. A ce stade, n'importe qui de normalement constitué aurait admis la culpabilité évidente de mon suspect. Sauf que... J'avais encore une petite chose à vérifier. Je me souvenais précisément d'un détail dans la déclaration de Caravano. Un détail anodin mais qui, subitement, prenait toute son importance. Eddy avait appelé Blanche par son prénom. Il la connaissait.

Comment diable pouvait-il connaître... une morte ?






Chapitre sept


Eddy était mort ce 9 août... mais également le 16 avril 1998. On l'avait quitté géomètre en région parisienne. Il nous était revenu flic en 2001. Les empreintes correspondaient. Car Eddy avait eu un dossier en 97 pour conduite en état d'ébriété sans conséquence heureusement. On avait donc gagné un temps précieux à l'identification. Sans quoi, retrouver sa trace aurait sûrement été plus compliqué. J'avais l'impression d'être en plein milieu d'un sac de nœuds qui seraient passés en machine. Le genre de nœuds bien trempés que l'on ne peut défaire. Concernant Blanche, libre à moi de croire ou ne pas croire Caravano. Mais pour Eddy, je ne pouvais pas nier l'évidence. Il était mort en 98, et à nouveau en août de cette année. Soit j'avais affaire à un zombie -peut-être deux- soit Eddy avait maquillé sa première "mort" pour mieux réapparaître ensuite. Je préférais la deuxième version, moins abstraite. Et puis un type qui meurt plusieurs fois et qui revient toujours à la vie, ça a un côté bien flippant que je n'ai pas envie de tester. Il me faudrait aussi me pencher sur le cas de Blanche. La cause de son décès par exemple. En tout cas, elle avait existé, c'était un début. Etait-elle vraiment celle que Caravano avait vu cette nuit là ? Avait-il seulement vu quelque chose ? Je commençais à m'en persuader. Il y avait trop de coïncidences. Malgré quelques pans toujours obscurs. Eddy n'avait pas existé pendant trois ans. De 1998 à 2001. Que s'était-il passé pendant ce laps de temps ? Et Blanche... Mon instinct me disait qu'on ne trouverait pas de traces d'elle à partir de 1999. Blanche. Etait-elle aussi réelle qu'Eddy avait pu l'être ?

Pour que mes questions trouvent des réponses, il me fallait peut-être forcer le destin. Du coup, me voilà tambourinant à la porte de Caravano, sous le regard perplexe et quelque peu méfiant des deux vigiles chargés de surveiller le pavillon. Caravano m'ouvre et des valises tombant jusqu'aux joues m'indiquent que mon suspect n'a guère réussi à récupérer de la nuit passée.
-Bonjour Inspecteur... désolé pour le spectacle mais je n'ai pas pu trouver le sommeil.
-Habillez-vous et suivez-moi. Nous allons faire une petite ballade... retrouver la route que vous avez emprunté hier soir.
-N... Non...Non...je ne veux pas...
-Ecoutez, coupai-je, de nouveaux éléments pourraient corroborer votre version. Mais ces éléments sont minces et risquent bien de ne pas convaincre grand monde. D'autant que vous êtes bien placé pour savoir que le paranormal ne court pas les rues.
-Vous... Vous me croyez alors ?
-Je vous l'ai dit... Je dois me faire une opinion, basée à la fois sur ce que j'ai appris et sur ce que vous me dites. Mais votre liberté, il va aussi vous falloir la gagner. Ne serait-ce que vis à vis des collègues d'Eddy que j'ai du mal à contenir. Aidez-moi à trouver la vérité et vous retrouverez une légitimité auprès d'eux. Ils ne sont pas méchants mais il faut les comprendre. Pour eux, vous êtes un tueur de flic, provocateur de surcroît puisque vous leur donnez une version de la chose qu'il leur est impossible de croire.
-Mais je n'ai pas voulu ça... j'ai juste...
-Je sais. Mais une vérité, quelle qu'elle soit, doit être crédible. Et nous, Monsieur Caravano, cette vérité, nous allons l'étaler au grand jour.
-Mais comment ?

Je souris. Caravano n'était pas rassuré. ll avait totalement raison.

-Nous allons tenter de retrouver Blanche et de lui donner ce qu'elle veut... VOUS !







Chapitre huit


Lorsque nous arrivâmes sur les lieux, je me rappelai soudain d'une chose étrange. Sur le dossier d'Eddy le géomètre, il était mentionné que la cause du décès était inconnue. Même chose pour Blanche lors de sa (première ?) mort en 1999. Dans mon esprit, cela renforçait l'idée de deux charlatans qui auraient orchestré leur propre mort pour mieux réapparaître ensuite. Cela n'expliquait pas tout pour autant. Notamment la pluie de grenouilles et la panique d'Eddy face à Caravano. Peut-être me fallait-il nuancer sa déposition. Il y avait sûrement à boire et à manger dans sa déclaration.

Mais je n'avais pas envie de le cuisiner pour l'instant. Car l'homme qui se tenait à mes côtés était tétanisé, blanc comme un linge.
-Il va vous falloir descendre et faire les 500 derniers mètres à pied. Inutile de me faire repérer. De toute façon, si Blanche est dans les parages, c'est probablement déjà fait. Mais elle doit se montrer, elle est la clé, j'en suis sûr.
-Vous vous servez de moi, Fergusson. Je n'ai pas d'arme et je ne sais pas de quoi elle est capable. Mais elle a tué Eddy.
Je souris vaguement. Caravano oubliait un peu vite qu'officiellement il restait mon principal suspect. Qu'il le restait aux yeux de tous d'ailleurs.
-Si tout ce que vous m'avez dit est vrai, elle a trop besoin de vous pour vous supprimer. Elle semble s'être amourachée de vous. Pour quelle raison, je n'en sais rien mais...

Je m'interrompis. Le vent s'était levé, faisant hurler les branches des arbres le long de la route. Le ciel devint menaçant, grondant mais sans pluie pour l'instant. Mon attention fut surtout attirée par des milliers d'yeux qui semblaient nous fixer depuis le sous-bois. Les yeux s'avancèrent, laissant apparaître une armada de grenouilles. Elles coassaient doucement mais distinctement. Caravano s'accrochait à moi comme un chien à son os. Il était livide, transpirant à grosses gouttes. Pas de doute. Qu'il ait affabulé ou véritablement vécu les événements de la nuit passée, le traumatisme, lui, était bien réel. J'écarquillai les yeux. Une forme apparut au loin. Blonde, gracile. C'était elle, s'avançant vers nous. Mais point de nuisette, ni de pieds nus. Blanche était vêtue d'une superbe robe de mariée et nous souriait. Je sortis de la voiture puis vins côté passager tirer Caravano qui devait sûrement penser qu'il serait bien mieux dans la voiture.

Blanche était magnifique mais ce n'était apparemment pas l'avis de mon suspect. Il était terrifié. -Hé bien, mon chéri, tu me semblais plus amoureux hier... lorsque j'étais tout contre toi... Je te l'ai dit, tu es l'"Elu", l'homme qui aura la chance de partager ma vie. c'est tout l'effet que ça te fait ?
-Re... Recule ! Qu'as-tu fait à Eddy ?
-Eddy ? Oh, mon chéri ! Que veux-tu que je fasse à Eddy ? susurra Blanche, en prenant un air offusqué qui la rendait follement désirable. J'étais juste un peu en colère, c'est tout, je me suis un peu emportée, mais jamais je n'aurais...
-Tu mens, hurla Caravano que je sentis proche de la rupture. Tu l'as tué ! Et c'est moi que tu veux faire accuser ! Avoue ! Avoue donc !

Mon portable sonna à ce moment. Je fus saisi d'un sombre pressentiment et le moins que l'on puisse dire, c'est que je ne fus pas déçu. C'était Alex, mon cher collègue. Sauf que cette fois, il était à cent mille lieues de la ramener.
-Fergusson... Il s'est passé un truc incroyable ici... enfin à la morgue. Eddy... il a disparu ! Tu ne vas pas me croire. La caméra de surveillance a tout filmé. Il s'est déplacé... tout seul...Je veux dire...personne ne l'a aidé, quoi... Eddy... Il est VIVANT ! ! !
Je soupirai. J'aurais aimé être surpris, voire plus, mais ce n'était pas le cas. J'avais privilégié une hypothèse. Manque de bol, c'est la deuxième qui s'avérait être valable.
-Eddy a quitté le bâtiment en assommant deux vigiles au passage puis s'est évaporé dans la nature. Nous avons perdu sa trace. Et les grenouilles, c’était dingue, il y en avait des milliers aux alentours Je t'assure que je ne suis pas fou.
-Caravano non plus, ne puis-je m'empêcher de répondre. Okay, merci Alex... et envoie moi du renfort sur la petite route où Eddy a été découvert hier soir.

Je raccrochai. Pas besoin d'être devin pour savoir qu'Eddy allait nous rejoindre sous peu. J'avais donc toutes les raisons de penser que la situation allait rapidement se dégrader. Je sortis mon arme.
-Reculez Caravano, et remontez dans la voiture. Je ne sais pas trop ce qui se passe mais Eddy est bien vivant. Mais Blanche sait déjà tout ça. N’est-ce pas Blanche ?
Nullement, troublée, Blanche souriait toujours, semblant ne pas me voir.
-Je te l’avais dit chéri. Je me suis juste énervée, mais jamais je n’aurais fait de mal à ce pauvre Eddy. Tu vois, je te dis la vérité. Viens, n’écoute pas ce flic qui essaie de nous séparer, de dire du mal sur moi. Regarde moi, je ne te plais pas ?
Caravano hésitait, visiblement troublé. J’étais moi-même dans un état un peu second. Mais je n’allais pas me laisser avoir. Eddy était peut-être vivant, mais ce qui était sûr, c’est qu’il était bien mort quelques heures auparavant. Je l’avais vu gisant, étouffé par des grenouilles, un masque de terreur sur son visage. Eddy était donc revenu à la vie. Comme en 1998. Blanche avait donc organisé cette macabre mise en scène sachant bien qu’Eddy se réveillerait. Elle s’amusait avec Caravano, avec moi aussi d’une certaine façon. Comme il s’était enfui, plutôt que de le poursuivre, elle avait préféré lui donner une leçon. Le faire accuser de meurtre. Tout en sachant, probablement, que je finirais par le lui ramener sur un plateau.

Mais pourquoi Caravano ? Pourquoi lui et pas un autre ? Et la panique d’Eddy ? Pourquoi était-ce si important pour lui que Caravano ne parte pas, au point de le menacer d’une arme ? Une autre question me turlupinait : quelle était la cause de leur décès en 1998 et 1999 ?
Je tirai Caravano par le bras et le traînai dans l’habitacle de la voiture. Je levai ensuite mon arme en direction de Blanche. Elle avait changé subitement. Son regard avait pris une teinte noirâtre, et son sourire éclatant avait fait place à une sorte de rictus de colère mal contenue.
-Vous ne comprenez rien, siffla t-elle, il est à moi et vous allez me le rendre ! Un éclair zébra le ciel suivi d’un tonnerre assourdissant et quelques gouttes se mirent à tomber jusqu’à former une pluie battante. Mais ce bruit de la pluie qui s’abattait sur nous ne parvenait pas à couvrir le coassement des grenouilles qui venait de s’amplifier. Elles s’étaient encore avancées, j’en étais persuadé. Blanche observait sa robe trempée, les yeux luisant de rage.
-Je voulais lui offrir une belle nuit, faire en sorte qu’elle soit inoubliable…Qu’il soit heureux, heureux avant de…

MOURIR ! ! ! Elle avait prononcé ce dernier mot de façon hystérique en se ruant sur la portière de la voiture. Surpris, je n’avais pas vu arriver Eddy qui m’enserra furieusement le cou. J’eus néanmoins le réflexe de lui donner un coup dans l’estomac avant de me jeter à terre et de me retourner vers mon agresseur. Eddy avait la même tête que ce matin. Yeux globuleux, bouche ouverte d’où pendaient encore quelques grenouilles mortes et d’où s’écoulait un filet de bave qui faillit me retourner l’estomac. Je vidai mon chargeur sur Eddy qui s’écroula face contre terre. Je n’étais pas dupe, sachant bien évidemment qu’il récupérerait rapidement ses esprits mais je devais gagner du temps. Un hurlement me glaça d’effroi, tandis que la pluie tombait de plus belle et que les batraciens semblaient s’agiter de plus en plus.
Blanche avait rejoint Caravano dans la voiture et une aura lumineuse semblait émaner de celle-ci. Je n’y voyais presque rien à cause de la pluie mais je devais en avoir le cœur net. Protéger Caravano. S’il n’était pas déjà trop tard. J’ouvris la portière. Blanche enlaçait fermement Caravano et l’embrassait fougueusement tandis que celui-ci, horrifié, cherchait en vain à se libérer de son étreinte. Le halo lumineux les enveloppait tous les deux. Je ne comprenais rien mais je devais tirer Caravano de là.

Comme j’empoignai le bras de Blanche, toutes les grenouilles furent sur moi en un instant.


Je me réveillai. J’étais dans une chambre qui m’était totalement inconnue. Blanche se tenait à mes côtés, souriant. J’eus un mouvement de recul et tentai de me lever mais Blanche me prit doucement mais fermement par les épaules.
-Chut… Restez tranquille. Vous ne risquez rien. Vous avez eu une nuit difficile, mais si vous ne l’aviez pas vécue, vous ne seriez pas disposé à écouter –et à croire, j’en suis persuadée—ce que je vais vous raconter. Promettez de ne pas m’interrompre et vous aurez les réponses à toutes vos interrogations. Peut-être même davantage.

J’acquiesçai. J’avais la gorge sèche. Blanche dût le sentir car elle m’apporta un verre d’eau fraîche qui m’enleva le goût pâteux que j’avais dans la bouche.
-Ce que je vais vous dire est totalement incroyable et irrationnel, il faut que vous le sachiez.
Je rigolai intérieurement. Entre cette nuit et celle passée avec Rovelland il y a deux ans, j’étais blindé.
-Vous devez probablement savoir que je suis morte en 1999. Eddy un an plus tôt. Mais nous avons tous deux succombés au même endroit. Un étang pas très loin d’ici. J’habitais à proximité. Eddy, lui, était en vacances au camping qui jouxtait l’étang.. -Sans rentrer dans les détails, je suis morte noyée. L’eau était profonde par endroits. J’avais été assez imprudente car je ne nageais pas très bien. Une violente crampe m’envoya par le fond. Lorsque je repris conscience, j’étais sur les berges de l’étang et je crus m’en être sortie. Je pensais que quelqu’un m’avait sauvée. Mais je me trompais. J’étais morte mais ne le savais pas encore. -Lorsque je levai la tête, je vis plusieurs centaines de grenouilles qui m’observaient. L’une d’entre elles était bien plus grosse. Elle coassa. Un langage que je comprenais parfaitement. Je n’en revenais pas. J’écoutais une grenouille et comprenais tout ce qu’elle me disait. A défaut de la croire. -La grenouille me dit que j’étais morte. Mais qu’elle allait me donner une autre chance. Une chance qui serait aussi une malédiction. Elle me dit que j’étais devenue une sorte de « morte vivante » et que, pour retrouver mon état initial de femme normale, quelqu’un devrait prendre ma place. Bien évidemment, je ne la croyais pas. C’est à ce moment que je rencontrai Eddy, mort un an plus tôt (ce que j’ignorais aussi à cet instant). Je me souviendrai toujours de lui, marchant vers moi, une fourche à la main. Avant que je n’eus le temps de comprendre ses intentions, il me planta la fourche en plein ventre. Je m’écroulai sous le choc mais…
-Je ne ressentis rien. Aucune douleur. Aucun évanouissement. J’étais assise sur la berge, réveillée et lucide. J’avais juste une fourche dans l’estomac. Je regardai tout à tour Eddy et les grenouilles. C’était incroyable mais je devais me rendre à l’évidence. A moins d’avoir rêvé, une malédiction s’était bel et bien abattue sur moi. Je me mis à pleurer. La grosse grenouille s’approcha un peu plus de moi et me dit que je devais attendre l’ Elu. Que cela pourrait prendre plusieurs années mais que lorsque ce jour arriverait, toutes les grenouilles seraient là pour l’accueillir. Elle me dit enfin que j’avais bien de la chance dans mon malheur d’être une femme, que j’étais prioritaire et qu’Eddy devrait attendre son tour.
-C’est ce qui s’est passé hier soir. Et c’est pour cela qu’Eddy a paniqué. Il savait qu’il ne devait pas permettre à Caravano de s’enfuir. Car si je rompais la malédiction, il serait le suivant sur la liste. Et son attente prendrait bientôt fin. Lorsque Caravano a filé, je n’en ai pas voulu à Eddy… Comment aurais-je pu d’ailleurs, lui qui était dans cet état depuis plus longtemps que moi et qui devrait encore prendre son mal en patience pour quelques mois ou quelques années ? Mais les grenouilles se sont montrées agressives avec lui. Elles ne pouvaient pas le tuer mais se sont acharnées sur lui. Je n’ai pas de réponse à ce mystère. Peut-être avaient-elles envoyé cet Elu sur ma route parce qu’elles avaient estimé que la malédiction pouvait être levée. Et qu’elles ont eu peur qu’Eddy fasse tout capoter. Mais moi, je n’étais pas pressée. J’avais attendu 6 ans. Quelques jours de plus n’auraient pas fait une grande différence. Et puis, je n’étais pas pressé de tuer quelqu’un, même si c’était le prix à payer pour retrouver une existence normale. 6 ans. Six longues années à galérer tant bien que mal. Eddy a tenté de se reconvertir, de changer de vie en quelque sorte. Mais ce n’était que de la poudre aux yeux. Nous étions tous deux victimes d’une malédiction. Il nous fallait la briser pour retrouver une vie normale. -Caravano est mort et je ne me sens pas plus soulagée pour autant. Je voulais lui donner une mort aussi douce que possible, si tant est qu’une mort puisse l’être. Je voulais me donner à lui avant de lui prendre ce qu’il avait de plus précieux.

Blanche s’arrêta et fondit en larmes. Elle était revenue, d’une certaine façon, d’entre les morts et Caravano avait pris sa place. Caravano qui devra à son tour patienter, année après année, sans aucune garantie que la malédiction soit un jour levée. Sans garantie aussi de pouvoir sacrifier une vie. D’avoir le courage ou la cruauté de faire ce geste. C’était bête. D’un côté, j’étais triste pour Caravano, ce pauvre type qui n’avait rien fait à personne, qui semblait avoir été choisi comme ça, sans raison. Mais j’étais aussi content pour Blanche. Même si le plus dur restait à faire pour elle. Se reconstruire. Réapprendre à vivre.
-Blanche… et Eddy, qu’est-il devenu ?
Blanche sanglota de plus belle.
-Oh ! Eddy ! Il était si heureux ce soir. On venait de lui apprendre qu’il y avait aussi un Elu pour lui. Les grenouilles sont venues le chercher à la morgue pour le lui dire. Je suis désolée, inspecteur Fergusson… Je n’ai pas pu vous sauver, vous comprenez. Les choses devaient s’accomplir…

C’était vous son Elu. C’était vous.



FIN

Humeurs assassines

Chapitre un : Le prix de la victoire


Fred avait indiscutablement démarré très fort le match en balayant le cours de gauche à droite avec un coup droit franchement hallucinant. En un peu plus de quarante minutes, il menait déjà 6-0 5-2 service à suivre. En face, je dois bien reconnaître que j’étais quelque peu sonné par ce florilège de frappes violentes qui me laissaient systématiquement un à deux mètres derrière la ligne de fond de court. Intérieurement, j’avais surtout du mal à me contenter de faire de la figuration et quitte à perdre, j’aurais préféré que ce soit avec panache. Je comptais sur un incident bien précis pour me tirer d’affaire mais ce dernier tardait à venir.
Devant moi, Fred prenait un soin tout particulier au choix de sa balle de service. Il en prit deux, les jeta finalement au profit d’une troisième. Il arma alors son service, lança la petite balle jaune qui, l’espace d’un instant, sembla ne faire qu’un avec le soleil qui me cramait la face, avant de retomber. Fred la frappa alors de toutes ses forces. J’eus la bonne idée de partir du bon côté malgré une lecture de trajectoire plus qu’aléatoire et je crus sincèrement que mon poignet ne supporterait pas le choc lorsque la balle sembla foudroyer ma raquette. Finalement, je réussis un retour de service tout à fait satisfaisant. En face, Fred semblait me regarder bizarrement. En fait, il semblait regarder bizarrement tout court . Il semblait figé, hagard. Il ne me retourna pas la balle. Il ne retournerait d’ailleurs plus aucune balle.
Il s’écroula comme une pierre sur la terre battue tandis qu’un frémissement de surprise et d’appréhension parcourait la foule des 500 personnes entassées sur les gradins. Moi-même, j’étais sans réaction.
Je ne pouvais y croire : j’avais gagné !

Les applaudissements de rigueur lors d’une victoire de cette importance – à domicile !- furent remplacés par les cris hystériques de quelques badauds. J’étais assis sur ma chaise, attendant la remise des prix. A quelques mètres de moi, la mère de Fred pleurait toutes les larmes de son corps, sans aucune retenue, épaulée par la vieille chouette cramoisie qui lui servait de mère. Je n’ai jamais pu supporter ces gens faibles qui affichent leur douleur ou leur faiblesse d’esprit. Il devrait y avoir des pièces exprès pour ça !
Un peu plus loin, autour du corps maintenant recouvert, le maire et quelques policiers ainsi que le responsable du tournoi semblaient prendre ce que l’on appelle communément « les dispositions nécessaires ». Au bout d’un moment, n’en pouvant plus et n’ayant pas que ça à faire, j’interpellai le responsable : « Dites, cette affaire doit-elle vous faire oublier qui a gagné cette finale ? Alors, j’apprécierais d’avoir mon trophée. Et je suis également à votre disposition pour la photo pour le journal local. Entre nous, le côté gauche est mon meilleur profil ».
La mère de Fred me fixait à présent. Dans ses yeux, je voyais l’horreur mélangée à de la colère difficilement contenue.
Je lui offris alors mon plus beau sourire.

Le lendemain, j’eus du mal à ne pas exploser en ouvrant le journal. Frédéric Artois était en première page. Pour ma part, je dus me contenter de quelques lignes en page 17 où figuraient le score final et la retranscription de mon mécontentement d’après match. Je parcourus l’article si rapidement que je faillis rater les propos assassins de la correspondante locale qui analysait ainsi mes performances de la semaine :
« Il est formellement hallucinant de constater à quel point Steve Rovelland a pu profiter de circonstances curieuses pour se hisser en finale. Quatre abandons ont constitué le triste record de ce tournoi qui aurait assurément gagné à avoir un vainqueur hautement plus prestigieux que celui que les responsables ont dû se résoudre à inscrire sur leurs tablettes. Il est incontestable que le regretté Frédéric Artois représente aux yeux de tous le seul véritable vainqueur de ce match, tant au niveau de la qualité de jeu que de celui de la sportivité. Deux vertus qui semblent faire cruellement défaut à Steve Rovelland. »
Et cette garce avait intitulé son article : « Le perdant gagnant ».
Ecœuré par ce manque de reconnaissance qui concerne tous les grands de ce monde, je décidai de prendre quelques heures de repos et m’installai paresseusement sur le lit où je ne tardai pas à m’endormir. Dans mon sommeil, la correspondante du journal local avait pris l’apparence d’une raquette de tennis. Je la tenais fermement entre mes doigts et la fracassait allègrement contre le sol dont la surface en terre battue avait fait place à un ciment du plus bel effet. Je sentais une folie douce m’envahir agréablement tandis que la raquette-correspondante-de-presse s’écrasait pour la énième fois alors que le ciment rougeoyait toujours davantage. Quelques secondes plus tard, elle gisait, morte, démembrée, au milieu du court.
Et alors, comme un enfant privé de son plus beau jouet, je me mis à hurler.

Je me mis même à hurler pour de bon lorsque le poing de mon père s’abattit sur moi pour la troisième fois. Ensuite, il me saisit par le col et me traîna ainsi sur une dizaine de mètres. Il était écarlate. Et je savais que, cette fois, il me serait extrêmement difficile de le raisonner. Il me lâcha finalement sur le fauteuil du salon. Mon nez était probablement cassé ou écrasé et du sang en coulait jusque dans ma bouche.
-Tu n’as pas pu t’en empêcher, hein ! Il a fallu que tu recommences ! », hurla t-il. « Tu n’apprendras donc jamais ! Quel besoin avais-tu de tuer ce type ? Il te suffisait, je ne sais pas moi, de provoquer une insolation ou une entorse ! Ou plus simple, il t’aurait suffi d’apprendre à perdre, pour une fois ! »
-Ce n’était pas prémédité, rétorquai-je. Frédéric Artois n’a jamais gagné un seul tournoi dans sa putain d’existence. Il est parvenu neuf fois en finale mais n’a jamais réussi à s’imposer. Du coup, je croyais la victoire acquise mais ce crétin a lâché tous ses coups comme s’il jouait le match de sa vie. Jamais je n’aurais permis à ce loser de m’humilier plus longtemps ! Je ne voulais pas le tuer mais ma rage intérieure a décuplé mes capacités.
-Qui m’a fichu un imbécile pareil ! ! Tu en es à quatre homicides et je ne parle pas des violences diverses… et puis tiens !
Le poing de mon père s’abattit une nouvelle fois. Une brûlure me vrilla tout le côté gauche. Je fronçai les sourcils, cherchant à me concentrer mais il ne m’en laissa pas le temps. Ses mains massives enserrèrent mon visage puis pressèrent mes tempes.
Je me sentais étouffé, compressé.
-Pauvre abruti ! Dois-je te rappeler que tes petits talents n’ont aucun effet sur moi ? Que de ce côté là, je te suis et te serai toujours supérieur ?
Il relâcha son étreinte alors que ma vue commençait à se brouiller. J’étais pourtant habitué à ses accès de colère mais il n’avait jamais été aussi déchaîné. Enfin, presque.

Il s’était assis à présent, bouillonnant de l’intérieur. Il s’était tu et fixait le plancher. Je ne doutais pas de l’effort surhumain qu’il était en train de fournir pour contenir la rage qui le minait.
On resta un long moment comme cela, sans parler.
Puis il se leva et dit : « Ta mère me reprochait deux choses : de boire et de te cogner dessus. Pour la première, elle avait très certainement raison. Mais pour la seconde, je crois qu’il n’y a que ça que tu comprends. »
Il soupira. « L’inspecteur Fergusson est sur cette affaire et il a une sacrée réputation de fouilleur de merde. »
Je tressaillis : « Quel inspecteur ? Le médecin légiste a conclu à une rupture d’anévrisme ! Il ne peut pas y avoir d’enquête ! »
-Ben voyons, ricana mon père, moi, je peux t’assurer que ce flic pose beaucoup de questions et qu’il entend bien avoir des réponses. Et tu le sous-estimes vraiment si tu crois qu’il ne remontera pas jusqu’à toi. Parce que dis-toi bien que ça ne manquera pas d’arriver !
Je regardais mon père fixement. J’aurais voulu qu’il s’en aille à présent. Qui que soit ce prétendu inspecteur, que pourrait-il prouver ? Absolument rien ! Mon premier adversaire avait eu un torticolis aussi soudain que douloureux quelques minutes avant le début du match, le deuxième s’était brisé les parties avec un coup malencontreux de sa raquette, le troisième avait eu des diarrhées chroniques et l’avant dernier avait été expulsé après avoir uriné comme un bébé pour la troisième fois au cours de la rencontre.
Mon père se rapprocha de la porte : « Fergusson aura vite fait le lien entre cette mort et les trois précédentes. Surtout, il aura tôt fait de constater que tu étais présent à chaque fois. Et il ne te lâchera pas tant qu’il n’aura pas réuni les preuves nécessaires à ton incarcération. Le jour où ça arrivera, ne compte pas sur moi pour te tirer du guêpier. Et si tu comptes sur une victime supplémentaire, oublie cette idée. Si tu as la mort d’un représentant de l’ordre sur la conscience, je te tuerai de mes propres mains. Je pensais qu’un tel pouvoir te rendrait digne… Vois ce que tu es devenu ! »
Il ouvrit la porte, me jeta un bref regard où se mêlaient la désapprobation et le dégoût et s’en alla.

Après son départ, je me ruai sous la douche. Je me sentais profondément irrité et tentais de mettre de l’ordre dans mes idées. Bon ! Apparemment, le flic viendrait me rendre visite sous peu. Ensuite, il fouillerait mon passé et s’apercevrait sans nul doute que j’étais présent dans chaque ville où un crime avait eu lieu. Mais pour le reste, son enquête piétinerait lamentablement. A Limoges, le gars était mort à la sortie d’une discothèque. Il avait pris son véhicule et atteint la vitesse maximale avant de bêtement s’encastrer dans un mur. Ceci quelques heures après qu’il m’ait bousculé en boîte. Fâcheuse fatalité, non ?
La seconde victime était une vieille au volant d’une de ces voiturettes sans permis, sur une route du sud de la France. Ah ! J’avais eu beau klaxonner, pas moyen de la faire se serrer. Finalement, elle avait eu un malaise cardiaque et avait quitté la route.
La troisième était un sans-abri qui m’était tombé dessus un soir où je me promenais dans la capitale. Il avait sorti un ridicule petit canif de sa poche et tentait de me soutirer de l’argent pour payer son misérable litron de rouge. Je n’eus pas à beaucoup me concentrer avec lui. Son bras fit un arc de cercle remarquable et la lame lui trancha proprement la gorge. Je le revois encore titubant, comme aux heures de ses plus belles cuites probablement avant de s’écrouler sur son carton de misère.
Et puis, il y avait donc eu ce maudit joueur de pacotille. Et je n’étais pas peu fier du résultat. Mon père pouvait dire ce qu’il voulait. Je n’avais pas peur. Ni de lui… ni de l’inspecteur Fergusson.

J’étais prêt.



Chapitre deux : Intimes convictions


Cette affaire me laissait perplexe mais j’étais à peu près sûr d’une chose : Steve Rovelland était la clé, quel qu’ait pu être son degré d’implication dans les multiples incidents qui avaient émaillé le tournoi de tennis. Tous les matches qu’il avait disputés avaient donné lieu à des phénomènes plus ou moins étranges mais qui, mis bout à bout, faisaient tout de même beaucoup. Et je ne croyais pas à de quelconques coïncidences.
Ce qui était sûr, c’est que les responsables du tournoi et l’ensemble du personnel ne l’appréciaient guère. Steve Rovelland passait pour être marginal, méprisant et extrêmement fier de sa personne. Il avait notamment giflé un ramasseur de balles sous prétexte que ce dernier traînait pour lui amener une bouteille d’eau. Mais surtout, il avait choqué l’assistance en exigeant la remise officielle de la coupe du vainqueur alors qu’à moins de deux mètres, Frédéric Artois gisait encore sur le court. C’est cette réaction qui me mettait le plus mal à l’aise. Que peut-il se passer dans la tête d’un tel personnage pour réagir de la sorte ?
Quoi qu’il en soit, je ne m’attendais pas à une partie facile. La culpabilité de Steve Rovelland ferait le bonheur de beaucoup de personnes, à commencer par la propre mère de la victime mais il serait très difficile de le confondre. D’ailleurs, rien ne l’accusait vraiment. Après tout, il était de l’autre côté du filet lorsque Frédéric Artois s’était écroulé et le médecin légiste avait établi que la mort était due à une rupture d’anévrisme.
Mais après 25 ans de métier, il y a une chose que j’ai appris à ne pas sous-estimer. L’intuition. Et en ce qui me concerne, elle m’a sorti de bien des guêpiers. Et pour l’instant, elle me disait clairement que Rovelland était mon homme.

Je relus le rapport d’enquête que j’avais sous les yeux. Pas celui sur l’affaire en cours, non. Plutôt une sorte de carnet de route de Rovelland. Sa vie, son œuvre, quoi !
Enfance financièrement aisée à défaut d’être heureuse. Un père américain alcoolique plusieurs fois arrêté pour violences conjugales. Une mère française qui finit par se défenestrer pour échapper aux accès de rage de son mari. Mais un suicide comme conclusion de l’enquête.
Après ça, Rovelland fils écume la France de long en large. Avec un niveau de vie plutôt élevé…hôtels, restaus, boîtes, grosses cylindrées et p’tites pépées. Mais Rovelland ne manque pas d’argent. Son grand-père, qui jugeait son fils indigne de gérer son empire de construction automobile, a tout légué à son petit-fils. Il pensait sans doute le voir reprendre le flambeau. Mais après sa mort, Steve s’est empressé de tout revendre. Et de partir avec le pécule. Sa mère étant morte quelques semaines auparavant, rien ne le retenait plus ici.
Deux années entières à parcourir tous les endroits branchés du pays. Apparemment,
Rovelland n’avait pas cherché particulièrement à passer inaperçu. Tant mieux ; Cela me
faciliterait la tâche. Car un long et fastidieux travail d’investigation m’attendait. J’allais devoir repasser derrière lui et voir si des incidents n’avaient pas émaillé son tour de France. Je me demandais vraiment sur quoi j’allais bien pouvoir tomber. Mais je n’étais pas optimiste. D’ailleurs, ce qui m’inquiétait n’était pas vraiment ce que je pourrais trouver mais plutôt ce que je ferais ensuite.
Car si Steve Rovelland avait, d’une façon ou d’une autre, du sang sur les mains, ça resterait difficile à prouver.
Je repensai un instant au joueur de tennis terrassé par une rupture d’anévrisme. Si c’était un meurtre… comment diable avait-il fait ?
Un frisson me parcourut l’échine. Bon sang, à qui avais-je donc affaire ?




Chapitre trois : Une douleur du passé


Mon père m’avait donc dit qu’il me tuerait de ses propres mains si je venais à m’en prendre à ce flic… ce Fergusson. Drôle de nom. J’ai comme l’impression que ce petit inspecteur a comme moi un peu de sang américain. Peu importe. Je me fous de ses origines. Mais je ne dois pas le sous-estimer. Et je vais devoir garder mes petits nerfs au chaud. Si je crève ce flic, mon père rapplique. Et s’il rapplique, je crève aussi. Parce que, face à lui, je ne peux rien. Sauf employer des méthodes « classiques » peut-être. Mais certainement pas mon « pouvoir ». Parce que là, on ne joue pas dans la même catégorie. Il est fort, très fort.
Je ne sais pas d’où nous vient ce fameux pouvoir. Mon père n’a jamais voulu en parler, sauf une fois, mais je serais surpris qu’il connaisse la réponse. Sous l’emprise de la colère ou d’une émotion forte, nous pouvons avoir des réactions très particulières, dévastatrices. Mais il nous faut aussi, quelque part, le vouloir, même inconsciemment. Ce pouvoir m’a effrayé tout d’abord. Mais pas bien longtemps. Je m’en suis vite amusé. Je ne m’en cache pas d’ailleurs. Il est la réponse à toutes mes contrariétés. Mais le dosage est délicat. Parfois, on veut juste donner une leçon à quelqu’un. Et puis on le tue. Après, soit on se morfond comme un prostré, soit on assume. Moi, j’assume pleinement. D’accord, il y a eu quelques ratés. Le gars qui m’avait heurté en boîte à qui je voulais donner une petite frayeur. J’ai un peu forcé la dose sur ce coup là. Idem pour la mamie. Je voulais lui faire perdre le contrôle de sa voiture. Finalement, elle a eu un arrêt cardiaque. Enfin, bon, dans toute expérience, il y a des cobayes et quelques échecs. Rien qui ne peut m’empêcher de dormir heureusement.
Ce pouvoir m’est apparu récemment. Ce soir là, il m’a sauvé la vie. Mais le prix à payer a été énorme. Enorme.

C’était par une nuit froide automnale. Mon père est rentré effroyablement ivre, encore plus qu’à l’accoutumée. Je n’aurais jamais cru ça possible, qu’il puisse être toujours plus ivre à chaque fois. Là, ça dépassait tout ce que j’avais pu voir jusqu’à présent. Débraillé, une bouteille encore à la main, il se tenait debout devant moi. Enfin, quand je dis debout… Il était comme fou. Ses yeux, écarquillés, étaient injectés de sang et un horrible rictus semblait balafrer son visage sur toute la longueur. Je ne l’avais JAMAIS vu comme ça. Pourtant, des cuites, il en avait connu quelques unes. Dans ces cas là, il hurlait sur tout ce qui bouge et il suffisait d’attendre. Enfin, ça, c’était le scénario idéal. Parce qu’enfant, j’avais quand même tâté du ceinturon. Et de ses poings aussi. Ma mère s’interposait parfois. Alors il se défoulait sur elle. Mes hurlements n’y changeaient rien. D’autres soirs, quand il rentrait, ivre comme à son habitude, ma mère venait me rejoindre dans mon lit, se blottissait contre moi et attendait que la tempête passe. Et priait pour qu’il ne vienne pas à ouvrir la porte de la chambre. Quand il ne s’en prenait pas à nous, il saccageait tout. Je me souviens que je sursautais à chaque fois qu’il cassait quelque chose. Avec lui, j’ai appris les larmes, j’ai appris la peur, la vraie, celle qui vous ronge de l’intérieur. Mais la vraie peur ne tue pas malheureusement. Oh non ! Elle vous laisse en lambeaux pour mieux revenir la fois suivante. Et elle vous ronge à nouveau. Et encore. Et encore.
Avec le temps, mon père s’en prenait moins à moi. Pourtant, même en grandissant, je ne peux pas dire que je sois devenu très corpulent. Mais les coups devenait plus rares. Il était toujours aussi saoul, aussi souvent. Il se déchaînait contre les meubles, laissant ma mère, résignée, brisée, pleurer dans un coin pendant qu’il dévastait tout dans la maison. Certains soirs, cette rage était impressionnante. Et parfois, même si cela me faisait honte, j’éprouvais presque une sorte de fascination. Une tristesse immense vis à vis de ma mère, de sa vie gâchée à cause de cet homme. Et une haine croissante pour mon père. Mais une fascination quand même. De voir jusqu’à quel point l’homme pouvait-il aller.

Mais ce fameux soir, je n’éprouvais aucune fascination. Juste de la peur, celle dont je parlais tout à l’heure, qui vous broie sans vous laisser mourir. Quelque chose en lui était différent. Il n’arrêtait pas de me fixer et de me montrer de l’index, sa bouteille dans la même main.
-Toi ! Toi ! Sale enfoiré ! Je vais te tuer une fois pour toutes. QU’EST CE QUE TU AS DE PLUS QUE MOI, HEIN ? QU’EST CE QUE TU AS DE PLUS QUE MOI ???
Il hurlait à présent. Il me serait impossible de la raisonner. Je m’attendais à une soirée vraiment difficile. Dans ma tête, je crois que j’étais déjà mort.
-Je ne comprends pas, dis-je, de quoi tu…
-Tais toi, fils indigne ! TAIS TOI ! Je ne veux plus t’entendre, plus un seul mot ! Comment as-tu osé ? COMMENT AS-TU PU FAIRE CA A TON PROPRE PERE ?
J’essayais de rassembler mes idées mais rien ne venait. Je n’étais pas un saint, mais je ne voyais franchement pas ce qui le rendait aussi fou de rage.
Mon père prit une chaise et s’assit en face de moi, sa bouteille toujours à la main. Il me fixait toujours. Il eut un rire mauvais qui ne présageait rien de bon. Il cherchait à se contrôler mais je savais que ça ne durerait qu’un temps.
-Je suis allé voir mon père aujourd’hui, Steve. (Mon père avait prononcé mon prénom en sifflant entre ses dents, comme si ça lui brûlait la langue). Enfin, c’est lui qui a demandé à me voir. Tu le connais ton grand-père, hein ? Il n’est pas le genre de personne à attendre, n’est-ce pas ? Alors j’y suis allé.
Il s’arrêta et but quelques gorgées de vodka. Tout en inclinant la tête vers le haut, il ne me quittait pas du regard. Ce qui le rendait encore plus fou, comme un animal enragé.
-Tu sais ce qu’il me voulait ce vieil imbécile ? TU SAIS CE QU’IL VOULAIT ?, hurla t-il. ME DESHERITER ! MOI ! SON PROPRE FILS ! ! !
Sa respiration s’était accélérée. Il ne pourrait pas se contenir bien longtemps. Je cherchai alors à fuir son regard et je vis ma mère, en pleurs, quitter la pièce. Je ne comprenais pas. Mais je n’eus pas le temps de me poser des questions. La main libre de mon père me prit par les cheveux et mon regard revint aussitôt en face du sien.
-Dis ! TU M’ECOUTE, OUI ! ! ! Dis que je t’emmerde tant que tu y es ! Ou peut-être es-tu trop fier de m’avoir pris la place ! Parce que c’est toi, pauvre demeuré, qu’il a choisi pour lui succéder à la tête de l’empire ! TU LE CROIS, CA ??? Le vieux, il m’a annoncé ça tout tranquillement. Et que je n’étais pas capable, que j’étais la honte de la famille etc. etc. Pendant une heure, j’ai du me coltiner son blabla insupportable. Mais c’est mon père… je ne veux rien faire contre lui. Mais toi… toi, si tu n’es plus là, je reprendrai la place que je mérite auprès de mon père. Et je serai le seul successeur de l’entreprise familiale.
Il me fixa, le regard franchement mauvais. Je n’arrivais pas à croire ce que j’entendais. Il était prêt à me tuer dans la minute. Il était bourré mais je savais que je n’avais pas la moindre chance. Je me voyais déjà mort.
Un bruit de verre brisé me tira de ma torpeur. Mon père avait fracassé sa bouteille contre la table basse et me menaçait maintenant avec le tesson de la bouteille.
-Désolé, fils, mais je crois que l’on est arrivé au bout cette fois. Mon père… je ne peux pas le laisser faire, tu comprends ?
Il se leva. Il me semblait immense. Il leva son bras, la bouteille brisée fermement tenue entre ses doigts. Et l’abattit.
On dit parfois que la vie ne tient qu’à un fil. Que tout peut se jouer en un instant. Ce fut le cas aujourd’hui. Ma vie bascula en une fraction de seconde. Elle ne fut pas la seule.
Lorsque mon père leva son bras, je vis quelque chose derrière lui. Ma mère, qui ne pleurait plus. Ma mère qui était armée de la batte de base-ball de mon père, un des rares vestiges de son passé d’américain. Elle arma son geste.
Il ne l’avait pas vue mais il fut plus rapide. Son bras descendit à une vitesse folle vers moi. Je me protégeai instinctivement des deux bras en fermant les yeux et hurlai : « NOOOOOON ! ! ! ! ! »
Je ne compris pas ce qui se passa alors. Mon père fut violemment projeté à l’autre bout de la pièce. Puis il y eut un bruit de verre. J’ouvris enfin les yeux. Mon père, hagard, était étendu près de la fenêtre. La fenêtre… elle était brisée… L’esprit embué, je me ruai vers ce qu’il en restait et me penchai au dehors.
Quelques mètres plus bas, ma mère gisait sur le bitume, la batte à quelques centimètres d’elle…

Mon père me rejoignit à la fenêtre, prit sa tête entre ses mains et étouffa quelques sanglots.
-Non… ce n’est pas possible… Pas elle… Mon Dieu ! Mon Dieu ! Qu’avons-nous fait ?
Il paraissait désorienté. Subitement, il semblait moins saoul, tant sa colère était retombée.
D’ailleurs, il ne me regardait pas. Ses yeux ne pouvaient se détacher du corps de ma mère.
-Mon père… je dois l’appeler… Il me dira quoi faire… Oui, lui saura…
Il traversa la pièce d’un pas mal assuré et décrocha le téléphone. Pendant qu’il discutait, j’essayais de reprendre mes esprits. Je n’arrivais pas à réaliser. Je transpirais abondamment. De mon front perlaient de grosses gouttes. Je fixai ma mère et subitement me ruai vers l’escalier. Se pourrait-il que… Une fois dehors, je m’agenouillai près d’elle et lui prit la main. Mais le miracle que j’espérais tant ne se produisit pas. Elle était bel et bien morte. La violence du choc sans doute. Elle ne saignait pas. Son visage traduisait encore la rage qui l’habitait lorsqu’elle avait armé le mouvement de la batte. Je refermai ses yeux encore grand ouverts. Et je restai un long moment près d’elle, sa main inerte contre ma joue, en pleurant doucement. Je n’aurais du penser qu’à elle en cet instant. Mais il m’était impossible de ne pas revivre la scène. Mon père m’aurait tué, c’est certain. Je le revois encore, au dessus de moi. La bouteille brisée qui descend à une vitesse vertigineuse. Et mes bras qui tentent vainement de faire barrage, mes yeux qui se ferment. Et puis… Et puis… mes yeux qui se rouvrent. Mon père affalé à l’autre bout de la pièce… La fenêtre brisée…et ma mère… ma mère… Je la fixe avec horreur avec présent. Je réalise enfin. Elle est morte. Morte. Je prends sa tête dans mes mains et je la presse contre moi. « Maman ! ». Je pleure à nouveau. Mais sans pouvoir m’arrêter cette fois. Le lampadaire semble nous envelopper de son faisceau lumineux.
Au bout d’un moment qui ne me paraît pas assez long, mon père nous rejoint. Il détourne son regard à présent.
-Ton grand-père va arriver… il dit qu’il s’occupe de tout. Je crois qu’on n’a pas à s’inquiéter.
Il resta silencieux un instant. Puis, ne pouvant plus ignorer l’insistance de mon regard, il me fixa et dit :
-Ce pouvoir… je me demandais si tu l’avais, et quand il se manifesterait. Bien malgré toi, tu l’as utilisé à bon escient aujourd’hui.
Il soupira, visiblement gêné.
-Parti comme j’étais, je t’aurais probablement tué ce soir. Mais ce que je pourrais dire ou faire n’y changerait rien. Je suis un ivrogne, un moins que rien… Mais je n’ai trouvé que ça pour…
Il se baissa à ma hauteur et m’empoigna solidement, sans finir sa phrase.
-Tu dois faire très attention à ce pouvoir. Ce n’est pas une bonne chose. Si tu n’arrives pas à le contrôler, les pires choses pourraient arriver… Tu vas te sentir fort et être tenté d’en abuser. Mais crois-moi, un jour, tu en paieras le prix fort. Comme moi, je le paye aujourd’hui.
Je ne comprenais pas bien. Faut dire que je n’avais pas les idées très claires. Aussi loin que je me rappelle, mon père n’avait jamais usé d’un tel pouvoir. D’ailleurs, je n’aurais jamais pensé qu’il pouvait le posséder. Mais apparemment…
-Je ne sais pas d’où me vient ce pouvoir, continua t-il. Mais c’est une malédiction. Alors que je n’étais qu’un jeune homme, il a coûté la vie à deux personnes. Ensuite, j’ai rencontré ta mère. J’en étais fou amoureux. Mais je savais que je n’étais pas pour elle. Que ce pouvoir pouvait la tuer sans que je puisse contrôler quoi que ce soit. Alors je me suis effacé. Et j’ai sombré dans la solitude. Et l’alcoolisme. Mais un jour, alors qu’une bande me prenait à parti et que je tentais de me concentrer pour leur donner une leçon, je me suis rendu compte que mes pouvoirs étaient inopérants. Que l’alcool empêchait toute concentration. Ce soir là, j’ai pris la plus belle dérouillée de ma vie. Mais j’avais trouvé la solution à mon problème. Enfin, pas la meilleure mais la moins pire. Alors j’ai retrouvé ta mère, nous nous sommes mariés peu après puis nous t’avons eu. Lorsque je me sentais d’humeur irritable, je buvais en cachette pour ne pas provoquer le réveil de ce « pouvoir ». Au début, c’était très épisodique. Mais les moments de doute se sont succédés. Les galères aussi. Et je buvais de plus en plus et de plus en plus souvent. J’avais tellement peur de ne plus me contrôler, de vous faire du mal à toi et à ta mère. Pendant ces crises, mon pouvoir ne s’est jamais manifesté. Mais l’alcool me rendait agressif, violent. Ta mère a tenté de te protéger. De se protéger aussi. J’aurais du lui demander de partir. Je n’en ai jamais eu le courage. Elle a tout subi. Tout vu, tout encaissé. Je l’aimais mais je la battais. Et toi aussi. J’avais honte, je me sentais sale mais je ne pouvais m’en empêcher.
Et puis tu as grandi. Et moi, je me suis détesté chaque jour un peu plus. Alors j’essayais de vous épargner. De me défouler dans d’autres pièces. J’en ai cassé des meubles !
Mon père se tut un instant. Je le fixai. Il sanglotait et reniflait bruyamment, les yeux toujours rougis par les souvenirs et l’alcool. Le dégoût s’imprégnait de plus en plus en moi. Dégoût vis à vis de mon père, de sa misérable vie, de sa violence. Qu’espérait-il ? Du pardon ? De la compréhension. Je crois qu’il connaissait la réponse car il reprit :
-Je ne te demande pas de me pardonner. Tout est de ma faute. La mort de ta mère avant tout. Mais je veux que tu comprennes que ce pouvoir n’est pas une chance, ni une opportunité… c’est un fardeau. Alors, ne deviens pas comme moi.
Me dire à moi que ce pouvoir n’était pas une chance. J’eus envie de rigoler. Comment aurais-je pu prendre ce pouvoir comme une aubaine. CE SATANE POUVOIR AVAIT TUE MA MERE, BON SANG ! MA MERE ! ! !
Mon père se redressa :
-Dorénavant, je ne veux plus avoir de discussion sur ce sujet. Nous n’en parlerons plus. Mais fais attention. Fais bien attention à toi.

Quelques minutes plus tard, mon grand-père arriva, avec une ambulance et une voiture de police. Effectivement, il s’occupa de tout. Il était extrêmement influent. L’enquête fut rapide
Et conclut à une mort par suicide. Mon père n’eut à répondre à aucune question. Refusa la cure de désintoxication que voulait lui imposer mon grand-père (tu m’étonnes !)
Mais la mort de ma mère l’avait brisé. Et quelques semaines plus tard, ce fut le tour de mon grand-père de passer de l’autre côté. A partir de ce jour, mon père resta prostré dans la maison familiale. Il ne sortait plus. Et se faisait même livrer l’alcool dont il avait besoin.
Moi, je n’en pouvais plus. Sitôt l’affaire de mon grand-père revendue, et après m’être assuré que mon père ne manquerait de rien en mon absence, je partis à mon tour. Partout en France. Mais pas question pour moi de tâter de la bouteille, oh non ! Ce pouvoir me fascinait. Et même s’il me faisait peur, je voulais savoir jusqu’où je pouvais aller. Ce que je fis pendant deux ans. Deux années à apprendre à maîtriser ce fameux don.

Et aujourd’hui, cet inspecteur s’imaginait peut-être qu’il allait s’arrêter comme ça, sur un claquement de doigts ?

Il n’en était pas question.





Chapitre quatre : Point mort


Le décès de Frédéric Artois remontait à deux semaines à présent. Et je n’avais rien. Rien.
Sans compter que je ne m’étais pas encore résolu à rendre visite à Steve Rovelland. Pour lui dire quoi ?
Bien sûr, mon équipe avait été le rencontrer à une ou deux reprises. Questions d’usage pour une enquête de routine. En apparence. La mort « naturelle » comme conclusion du légiste ne me convenait toujours pas. Trop de zones d’ombres. D’incohérences.
Pourtant, mes investigations n’avaient rien donné. J’avais fait enquêter sur le fameux périple de Rovelland. Mais rien de concret. Tout au plus quelques incidents troublants. Dont un auquel je voulais me raccrocher à tout prix, même si je sentais que je ne pourrais pas le confondre avec ça. Une mort mystérieuse à la sortie d’une boîte de Limoges. Un jeune qui démarre à fond et qui s’encastre dans le premier mur au bout d’une ligne droite. A pleine vitesse. Or, Steve Rovelland a été aperçu dans le bâtiment. Mais c’est tout. Pas d’altercation signalée. Aucune échauffourée. Il est resté au bar toute la soirée.
Pour accuser un homme, c’est maigre. Très. Mais je savais que c’était lui. A part ça, quelques morts suspectes. Un clochard et une personne âgée. Mais aucun témoin, aucune trace. Même si Rovelland était dans les villes concernées au moment de leur mort. Encore heureux qu’il ait séjourné à l’hôtel. Sans quoi, impossible de retrouver sa trace ou de faire le moindre recoupement. Mais me voilà bien avancé. Des certitudes et pas de preuves. Et une appréhension terrible à l’idée de me trouver face à lui. Car s’il était bien le responsable de tous ces décès, ça le rendait très dangereux. J’ignorais tout de lui. En premier lieu, ses méthodes. Aucune trace, aucun indice. Pas de témoins directs.
Je ne pouvais pas me voiler la face. J’avais peur. Je ne savais absolument pas ce qu’il serait capable de me faire si je le poussais dans ses derniers retranchements. Et comment se préparer si l’on ne sait pas à quoi s’attendre ? Je me sentais désemparé, sans solution.
Il me restait le bluff, l’intimidation. Mais je n’y croyais pas. Si Rovelland avait tué toutes ces personnes, de quelque façon que ce soit, il devait avoir une grande confiance en ses capacités.
Et le fait que je ne me sois pas encore manifesté va sûrement le conforter dans son idée que je n’ai absolument rien de concret contre lui. La partie s’annonçait très difficile. Et j’étais bien loin de partir favori. Mais je jouais mon va-tout. L’affaire aurait déjà du être classée, et j’avais obtenu un délai supplémentaire. Faut dire que ces morts inexpliquées et ces coïncidences répétées commençaient à agacer en haut lieu. Alors mes supérieurs m’avaient apporté leur soutien. Mais je n’avais toujours aucun résultat.
Je me levai, prit mon imperméable et me ruai au dehors. J’inspirai profondément puis sortit mes clés de voiture. J’avais suffisamment traîné. Il était temps que je me bouge le cul. Que je mérite mon insigne.

Steve Rovelland était un tueur. Implacable. Froid. Et j’allais le prouver.





Chapitre cinq : Joute macabre


Une demi-heure plus tard, j’arrivai devant la maison familiale des Rovelland. J’avais bien choisi mon moment. Il y avait des trombes d’eau et sous le ciel noir, le grand bâtiment semblait m’écraser de tout son poids. Je levai la tête et l’espace d’un instant, lorsqu’un éclair zébra ce plafond sombre et nuageux, je crus apercevoir un visage derrière une des fenêtres du dernier étage. La porte était entrouverte. Pas un bruit. Pas une lumière. Je poussai le lourd battant et entrai.
Quelque chose n’allait pas. Ce silence, cette obscurité. Je sentis mon cœur battre plus fort, plus vite. Je sortis mon revolver, vérifiai qu’il était bien chargé et avançai prudemment.
-Je suis l’inspecteur Fergusson… Monsieur Rovelland, où êtes-vous ?
Pas de réponse. Je n’étais pas rassuré. Que s’était-il passé ici ?
Un bruit assourdissant me fit sursauter. Derrière moi, la lourde porte s’était brusquement refermée. Mes doigts se resserrèrent un peu plus sur mon arme. Il faisait sacrément sombre et mes yeux peinaient à s’habituer à l’obscurité. Parfois, un éclair semblait illuminer la pièce. Puis les ténèbres l’enveloppaient à nouveau.
J’étais toujours dans le hall d’entrée. J’avais une lampe de poche dans la voiture. Mais j’hésitais. Je n’avais pas particulièrement envie de revenir vers la porte. Quelque chose me persuadait d’avancer. Je sentais que je ne devais pas faire machine arrière. Continuer à tâtons n’était pourtant pas très indiqué. Mais c’est ce que je fis pourtant.
J’arrivai au bout de quelques minutes qui me parurent une éternité dans une autre pièce. Un éclair me permit de voir très brièvement ce qui me semblait être une bibliothèque. Au fond, je parvins à distinguer une faible lueur, comme celle d’une petite lampe de bureau. Je m’approchai, toujours à l’affût du moindre bruit. Un fauteuil me tournait le dos. Je dus véritablement me retenir pour ne pas hurler lorsque du fauteuil glissa un bras ballant.
Oh, mon dieu, pensai-je alors, un mort ! Il y a un cadavre sur ce…
J’ouvris des yeux encore plus écarquillés lorsque je vis le bras bouger subitement et claquer des doigts.
La lumière apparut soudain. J’eus l’impression d’avoir un voile devant les yeux. Puis je vis le fauteuil se retourner brusquement.
Tranquillement assis là, Steve Rovelland me regardait avec un sourire en coin.
-Vous me pardonnerez cette petite mise en scène, inspecteur. Je m’en serais voulu de rater notre première entrevue.

Je me sentis ahuri sur l’instant. Il me fallut quelques secondes pour réaliser. Mon arme était toujours pointée sur le fauteuil, enfin, sur Rovelland à présent. Je m’étais fait posséder. Il menait déjà au score. Je baissai mon arme. Pourtant j’aurais volontiers vidé mon chargeur sur lui en cet instant. J’étais intérieurement dans une rage folle et j’avais bien du mal à me contenir.
Je m’attendais à un adversaire difficile, retors. Effectivement, cette petite « mise en bouche » laissait présager d’une joute magistrale. A condition, bien sûr, que je sois moi-même à la hauteur.

-Prenez une chaise inspecteur… Je vous proposerais bien un verre mais vu que vous êtes en service… Et faites moi le plaisir de ranger cette arme.
Un peu gêné, je m’exécutai. Mais restai debout.
-Cela faisait longtemps que je m’attendais à vous voir enfin. On peut dire que vous vous êtes fait désirer. Alors, vos recherches ont été fructueuses ?
Rovelland me sourit, ce qui me mit mal à l’aise. Puis il continua :
-J’ai de l’argent, Monsieur Fergusson. Et des relations. Je n’ignore rien de l’enquête. Ni de vos équipes qui essaient de reconstituer mes deux dernières années. Pour un peu, je pourrais presque devenir parano. Parce que, si ce n’est pas de l’acharnement, ça !
Excédé, je l’interrompis :
-Assez, Rovelland. Pour les autres affaires suspectes, je ne peux rien prouver, mais pour Frédéric Artois vous…
-Vous ne pouvez rien prouver non plus… N’est-ce pas ? N’est-ce pas inspecteur Fergusson ?
Je me pinçai les lèvres. Si Steve Rovelland était déterminé à compléter toutes mes répliques, je n’étais pas prêt de sortir d’ici.
J’ouvris la bouche pour protester mais là aussi, il fut plus rapide.
-Quelle est la vraie question, Fergusson ? Ai-je tué ? Comment ai-je tué ? Comment prouver que j’ai tué ? Vous venez chez moi me déranger, avec votre plaque et votre arme et vous croyez que ça suffit ?.
Rovelland refit pivoter son fauteuil. A nouveau, il me tournait le dos.
-Revenez me voir quand vous aurez du concret. Vous perdez votre temps et vous me faites perdre le mien.
Ce satané enfoiré continuait de jouer avec moi. Il me prenait de haut à présent. Comme un maître qui renverrait son chien au panier. Je n’avais rien, c’était vrai. Mais il me fallait absolument réussir à ébranler la forteresse. Je décidai alors de jouer à quitte ou double.
- Et votre mère, Steve ? Je vois que vous vous êtes bien remis de sa mort. Accident, c’est ça ? Mais peut-être pas ? Peut-être que votre putain de fric et vos multiples relations ont maquillé un crime en suicide.
Je ne me sentais pas très convaincant. J’allais sûrement faire chou blanc. Mais, contre toute attente, Rovelland se leva d’un bond, se retourna et me fixa, l’œil mauvais.
-Vous êtes malade ! Ma mère s’est suicidée ! SUICIDEE ! !
Il avait presque hurlé le mot. Je sentis que le vernis était brusquement en train de craquer. J’avais mis le doigt sur un point sensible. Mais je ne devais pas le lâcher. Le moindre temps mort et il reprendrait l’avantage.
-C’est étrange tout de même Rovelland. Ou alors vous portez sacrément la poisse. J’ai l’impression qu’il ne fait pas bon vous fréquenter. Frédéric Artois est mort à votre contact, peu importe la manière dont vous vous y êtes pris finalement. D’autres sont morts dans des circonstances mystérieuses. Mais vous n’étiez jamais très loin. Et puis, votre mère. Défenestrée. Un accident. Et vous, comme toujours, aux premières loges.
-Taisez-vous Fergusson. Vous jouez à un jeu dangereux. Ne m’obligez pas à ...
-A quoi ? Qu’est-ce que vous allez faire ? Ca vous amuse que je n’arrive pas à prouver quoi que ce soit, hein ? Et si on jouait dans l’autre sens maintenant ? Si vous me prouviez que vous n’avez pas tué votre mère ?
-JE NE VEUX JOUER A RIEN DU TOUT ! Et je n’ai rien à prouver, A QUI QUE CE SOIT !!! Ma mère… Ma mère… Je l’aimais, je l’aimais tellement… Mais elle est morte maintenant et je ne vais pas vous laisser la salir !

Sa voix devint tout à coup plus assurée, son regard plus perçant. Instinctivement, je reculai. Steve Rovelland leva son bras vers moi et serra le poing. Une douleur aiguë me traversa le crâne.
Je fus comme plié en deux. La migraine était intenable. Ma tête allait éclater, c’était pas possible autrement. Je reculai, manquant de trébucher. Mes jambes ne me portaient plus.
Et Rovelland s’avançait toujours, un rictus de fou sur le visage.
-Je pourrais vous tuer vous savez ! Vous voulez la vérité ? Je vais vous la donner, Fergusson. Comme ça, en repartant, vous aurez assemblé les pièces du puzzle. Mais vous ne gagnerez pas pour autant. Parce que rien de ce que je pourrai vous dire ne sera recevable devant une cour de justice. Personne ne vous croira. Parfois, je n’y crois pas moi-même.
Je continuai à ramper sur le sol. Je parvins à saisir mon arme. A viser Rovelland.
-Arrêtez-ça, Steve ! Ne m’obligez pas à m’en servir.
Mais il avait l’air de tout, sauf s’avoir peur.
-Je vais vous donner une leçon, Fergusson. Vous donner une idée de mon don.
Je faillis hurler. Mon corps ne m’obéissait plus. Rovelland semblait le contrôler tout entier. « Il » me mit debout, mes jambes frôlant le sol tel un pantin désarticulé. Mes bras, étendus le long du corps, ne réagissaient plus. Mon mal de tête, même si ça me semblait impossible, devenait toujours plus douloureux. J’aurais voulu me tenir la tête à deux mains. Mais je ne pouvais pas. J’avais la sensation d’être une âme dans une coquille vide.


Rovelland relâcha la pression. Je m’affalai alors comme une masse sur le sol. Terrorisé par ce que je venais de subir, je ne pus me retenir plus longtemps. Une coulée visqueuse s’échappa de ma bouche et se répandit sur l’immense tapis de la bibliothèque.
-Vous vous en remettrez Fergusson. Après tout, c’est vous qui avez voulu savoir. Mais vous avez eu de la chance. Je n’ai pas cherché à vous tuer, mais c’est pas toujours suffisant. Après tout, je ne cherchais pas non plus à tuer Frédéric Artois. Juste à le neutraliser momentanément. Et puis, ça l’a tué. Je n’ai jamais ôté la vie volontairement. Même si je n’ai jamais eu le moindre remord lorsque la situation échappait à mon contrôle.
Je me relevai péniblement. Je n’avais plus mal. Nulle part. Je regardai Rovelland. J’avais l’impression d’être dans une sorte de quatrième dimension. J’essayai de mettre de l’ordre dans mon cerveau embrumé. Je ne pouvais y croire. Les réponses que je cherchais n’avaient rien de rationnel.
Steve Rovelland s’était tu à présent. Il était pensif.
-Et ce don ? Vous l’avez depuis longtemps ?
-Aucune idée. Mais vous allez rire, il s’est manifesté pour la première fois le jour de la mort de ma mère.
Rovelland avait tort. Je n’avais absolument aucune envie de rire. Mais je sentais qu’il était prêt à déballer son sac. Je décidai d’y aller franchement.
-Puisqu’on est sur le ton de la confidence, que s’est-il passé ce fameux soir où votre mère a traversé la fenêtre ?
Il ricana.
-Vous êtes bien une saleté de flic ! Toujours à attendre des réponses. Après tout, je pourrais estimer vous en avoir dit suffisamment. Et ça peut être dangereux de vouloir trop en savoir, vous comprenez ?
Je tressaillis. Je ne savais pas si je devais prendre cette petite phrase assassine comme une menace. Mais je pensais à l’expérience traumatisante que je venais de vivre. Je n’étais plus sûr de vouloir savoir quoi que ce soit.
-Ma mère ne s’est pas suicidée… mais je ne l’ai pas tuée non plus. Un accident. Mon père, ivre, prêt à me briser en deux. Ma mère qui tente de s’interposer. Mon pouvoir qui se manifeste. Ils furent tous les deux balayés de la pièce. Mon père a été freiné par ma mère qui se tenait juste derrière lui. Mais elle… elle a subi le choc de plein fouet et a été éjectée par la fenêtre. J’ai détesté mon père pour ça. Sans cette violence, rien ne serait arrivé ce soir là. Mais chez nous, les histoires de famille sont sacrées et ne sortent pas d’ici. Alors, mon grand-père a tout arrangé. Puis, il est lui même décédé un peu plus tard. Enfin une mort naturelle. Il ne resta plus que mon père et moi. Et ce secret entre nous.
Steve Rovelland marqua un temps d’arrêt puis reprit.
-Voilà. Vous savez tout. Et ça vous avance à quoi ?
J’avais l’impression que nous étions là comme deux cons. Je savais tout effectivement. Et après ? Aucun moyen de prouver quoi que ce soit. Ni de rivaliser avec le fameux pouvoir de Rovelland. D’ailleurs, confondre Steve n’était plus vraiment ma priorité. Je devais surtout l’empêcher de continuer. Et là, c’était une autre paire de manches.
Je décidai de prendre congé. Il fallait absolument que je sorte d’ici, que je prenne une bonne bouffée d’air frais. Je me sentais sale, mal fichu. J’avais eu mon lot d’émotions fortes pour la journée. Demain serait un autre jour. Et j’y verrais sans doute plus clair.

Mais certains jours, rien ne se passe comme on le voudrait.
-Je crois que vous ne m’avez pas bien compris inspecteur. Dans la famille, les secrets sont bien gardés. Vous avez voulu savoir et j’ai respecté votre décision. Mais ce que vous avez appris ne sortira pas d’ici.
Steve Rovelland soupira. Puis reprit :
-Je vais devoir vous tuer. Ironique, non ? La seule mort vraiment volontaire, ce sera la vôtre.
Je vous ai pourtant prévenu du danger de vouloir toujours tout savoir, tout comprendre. Préparez-vous à en payer le prix.

Je décidai de réagir vite cette fois, sachant que, sinon, j’étais condamné. Je sortis mon arme. Mais la pensée fut plus rapide. Steve Rovelland fut en moi en une fraction de seconde. Il prit une nouvelle fois possession de mon corps. Avec horreur, je vis ma main droite, celle qui tenait le revolver, remonter vers mes tempes sans que je ne puisse rien faire. Un sentiment de terreur pure m’envahit. Je voulus hurler. Mais Rovelland ne m’y autorisa même pas. Je ne pouvais plus rien faire. Mon corps ne m’appartenait plus. Des larmes perlèrent sur mes joues. Je me mis à uriner puis je fus secoué de tremblements. Mais ma main droite ne bougeait plus elle. L’arme était contre ma tempe, si enfoncée qu’une douleur me vrilla la tête. Je sentis les doigts appuyer lentement sur la gâchette.
On dit souvent que les héros s’en sortent toujours. Je ne devais pas avoir le profil. Quelques images défilèrent dans ma tête. J’étais mort.
Les doigts pressèrent un peu plus sur la gâchette. C’était la fin.

BLAMM





Chapitre six : L’homme brisé


Steve Rovelland s’écroula. Je ne compris pas tout de suite. Je sentis que j’étais en train de récupérer le contrôle de mon corps. Mes doigts encore crispés sur la crosse de mon arme se détendirent soudain. Mon revolver tomba à terre.
Steve avait pris une balle entre les deux yeux. Propre. Net. Imparable. Je me retournai alors et vit une forme qui se tenait là, à l’entrée de la bibliothèque. Arme fumante encore au poing. Ce visage… c’était celui que j’avais cru voir derrière la fenêtre, à l’étage, en arrivant. Visage que j’avais déjà vu dans le dossier sur mon bureau. Celui de Rovelland père. Jack Rovelland.
J’étais vivant mais toujours dans un état second. Je n’avais plus les idées claires, je n’arrivais plus à raisonner. Pourquoi diable avait-il tiré sur son propre fils ?
Jack se tenait toujours debout, droit. Il dégageait une présence, une force incroyable. Son arme toujours pointée devant lui. Il l’abaissa enfin.
-J’avais prévenu Steve de ce qui arriverait s’il dépassait certaines limites. Ce n’était plus mon fils. Juste un monstre, grisé par le pouvoir. Un monstre. Tout comme moi lorsque je buvais et que je tabassais sa mère. Et lui aussi d’ailleurs. Je ne lui ai pas rendu la vie facile. Et puis sa mère est morte. Mais il vous a déjà raconté. Il parle d’un accident. Mais je ne suis pas d’accord. J’ai tué sa mère. Je l’ai tuée à partir du jour où j’ai commencé à lui taper dessus. A partir de là, je l’ai brisée. Elle et ses espoirs.
Toujours KO, je pris une chaise. Jack s’avança vers moi, me tendit l’arme puis s’assit en face de moi. Son regard s’était embué et il n’avait plus cette prestance qu’il avait eu en entrant. Il faisait vieux, vidé, las.
-J’aimais ma femme. Passionnément. Je… je ne buvais pas avant de la rencontrer. Et je m’imaginais vivre heureux, avec elle. Mais ce pouvoir est apparu. Très vite, j’ai pris conscience que ce don était un vrai fardeau, une malédiction. Je ne pouvais pas le lui imposer. Alors je suis parti. Et j’ai bu, de plus en plus. Jusqu’au jour où je me suis rendu compte que l’alcool annihilait ce pouvoir. Là, j’ai fait l’erreur de ma vie. J’ai pensé que j’avais trouvé la solution. Et je suis revenu vers elle. Mais je n’avais pas trouvé la solution. J’avais juste remplacé un fléau par un autre encore pire. Et je suis devenu un monstre. Comme Steve.

Je n’étais pas de nature compatissante en général. Mais rien que d’essayer d’imaginer ce qu’avait pu endurer Jack me faisait froid dans le dos. Une vie de souffrances, de peurs, d’errances.
-Je n’ai jamais désiré ce pouvoir. Je n’ai jamais essayé d’en jouer, ni d’en profiter. Je le hais plus que tout. J’ai même essayé d’en finir plusieurs fois. Mais impossible. J’ai parfois l’impression que ce pouvoir est vivant, tant il échappe complètement à mon contrôle en certaines occasions.
J’ai d’abord voulu me tuer par balles. Ma main a refusé de m’obéir. Je n’ai jamais pu saisir l’arme. Une autre fois, j’ai voulu me jeter sous un camion. Il a fait une embardée terrible. J’ai même tenté le tout pour le tout. Un soir, j’ai bu comme jamais. Un soir où, heureusement, personne d’autre n’était à la maison. Mais il fallait tellement d’alcool pour neutraliser ce pouvoir qu’à la fin, je n’étais plus en état de faire quoi que ce soit. Et encore moins de tenir une arme et d’appuyer sur la détente. C’est ça, le plus rageant. Enfin, bref, je ne compte plus les fois où j’aurais souhaité abréger toutes mes souffrances. Ca fait sans doute partie des zones d’ombres de ce don, des mystères dont je n’aurai jamais les clés. Je peux tuer n’importe qui, sauf moi.
Steve, lui, adorait ce don et les possibilités immenses qui lui étaient offertes. Oh, bien sûr, il en a pris conscience dans des conditions dramatiques et il est passé par une phase de peur bien légitime. Mais ça n’a pas duré. Ce don lui conférait une puissance, une force incroyable. Steve voulait absolument savoir jusqu’où il pouvait aller. Il s’en amusait comme d’un jouet. Pendant deux ans, je sais qu’il a fait des choses pas très recommandables. Jusqu’à ce fameux tournoi de tennis. Alors je l’ai mis en garde. Je crois qu’il craignait ma propre force, et qu’il m’a peut-être pris au sérieux. Mais ça ne l’a pas arrêté. Il vous aurait tué ce soir. Je ne l’aurais pas supporté.

Il baissa les yeux et regarda le sol, un peu sonné. Cet homme avait souffert toute sa vie. Jusqu’à devoir tuer son propre fils.
-Vous étiez là depuis longtemps ? , demandai-je.
-Je vous ai vu arriver. J’ai attendu que Steve en finisse avec sa pitoyable mise en scène d’accueil. Puis je suis descendu… Mais je sais à quoi vous pensez. Que j’aurais pu intervenir plus tôt. J’ai bien conscience que vous avez vécu des expériences traumatisantes, ce soir. Mais c’est mon fils, vous comprenez. Je devais être sûr avant de… avant de…
Jack ne put finir sa phrase. Quant à moi, j’allais appeler mes collègues. Il fallait nettoyer tout ça. Et trouver une version qui tienne la route. Personne n’accréditerait la thèse d’un pouvoir mystérieux dévastateur. De plus, Jack était une victime. Et m’avait sauvé. C’était de la légitime défense. Je ne pouvais pas le laisser être condamné.
-Tuez-moi, inspecteur.
Je tressaillis. Non, tout mais pas ça. Je comprenais. Mais pas à moi. Il ne pouvait pas me demander ça à moi.
-C’est la seule façon d’en finir. C’est prétentieux… parce que j’ai aussi fait beaucoup de mal. Mais je crois avoir mérité de mourir à présent. Mais il faut que vous m’aidiez.
Il se leva, se dirigea vers le bureau, en ouvrit l’un des tiroirs, prit l’arme qui s’y trouvait et revint s’asseoir.
-C’est l’arme de Steve. Utilisez-là ! Ensuite, vous n’aurez qu’à essuyer vos empreintes et mettre le revolver dans sa main. Vous aurez ainsi une version toute trouvée : vous êtes venu nous interroger et vous avez trouvé les cadavres d’un père et de son fils qui se sont entretués. Certaines personnes seront peut-être sceptiques mais personne ne posera de question. Les meurtres « mystérieux » de mon fils ont déjà fait couler beaucoup d’encre et tout le monde sera bien trop content de clore enfin le dossier.
J’hallucinais là. Il ne comprenait pas. Il me demandait de commettre un meurtre. Un meurtre ! ! !
-Je sais ce que je vous demande. A vous en plus. Un représentant de l’ordre. Mais réfléchissez : c’est le seul moyen. Tant que ce pouvoir sera en moi, je serai un électron libre. Une menace. Pour moi. Pour les autres. Il faut que ça s’arrête. Je vais vous dire, Fergusson : si j’en avais le pouvoir, je vous y obligerais. A me tuer. Mais comme je vous l’ai dit, mon « don » ne vous contrôlera pas s’il sait que c’est une action dirigée contre lui. Il faut donc que ça vienne de vous. Et de vous seul. Vous avez une dette envers moi. Ma femme est morte. Mon fils est mort. Mon père aussi. Et je suis un danger permanent à l’extérieur. Alors aidez-moi à en finir. Je vous en prie.
En une fraction de seconde, je saisis l’arme qu’il me tendait et fit feu. Parce que si j’avais réfléchi davantage, je n’aurais jamais pu tirer. Jamais. Jack Rovelland me sourit, toujours avachi sur son fauteuil. Il semblait apaisé. Une dernière lueur passa dans ses yeux et il mourut. J’avais visé en plein cœur.
Je me sentais mal. Mais je n’éprouvais pas de remords. Jack Rovelland avait raison. Il n’y avait qu’une chose à faire pour que tout s’arrête. Et pour que je paye ma dette envers lui.
Subitement, le poids de cette pièce, de cette maison, fut trop lourd pour moi. Il me fallait sortir. Tout de suite. J’effaçai mes empreintes de l’arme de Steve puis me pencha vers lui et mit le revolver dans sa main. Il y avait bien sûr d’autres empreintes de moi dans la maison. Mais ça n’avait pas d’importance puisque que j’avais découvert les corps. La scène était horrible et je n’avais pas pu m’empêcher de vomir en découvrant le spectacle.
J’utilisai mon portable pour appeler des renforts et une ambulance. Puis je sortis précipitamment.
La nuit était noire à présent, seulement éclairée par le lampadaire devant l’imposant bâtiment..
En tout cas, Steve Rovelland avait vu juste au moins sur un point. Tous les secrets, quels qu’ils soient, ne sortiraient pas de cette maison.

FIN